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Alexandre Vilgrain : « L’Afrique a les meilleurs paysans du monde »

Par - Propos recueillis par Philippe Perdrix
Mis à jour le 19 mai 2008 à 18:28

Pour le PDG de Somdiaa, producteur de farine et de sucre en Afrique centrale (Gabon, Cameroun, Congo-Brazzaville, Tchad), la flambée des prix des produits alimentaires est une chance pour l’agriculture africaine.

Jeune Afrique : Alors que le cours mondial du blé a doublé en 2007, vous avez maintenu vos prix sur la farine au Gabon mais pas au Cameroun. Pourquoi cette différence ?
Alexandre Vilgrain : Au Gabon, nous sommes soumis à un contrôle réglementaire, et le gouvernement n’a pas souhaité augmenter le prix de la farine [14 950 F CFA, soit 22,80 euros le sac de 50 kg, NDLR]. Nous nous sommes donc entendus et l’État a pris en charge la différence, ce qui représente 1,3 milliard de F CFA sur l’exercice 2007. Hors subvention, la Smag, notre filiale, perd environ 1 million d’euros par mois. En 2008, le gouvernement a prévu d’allouer un peu plus de 4 milliards de F CFA pour le même mécanisme. Espérons que la baisse des cours mondiaux, constatée actuellement, permettra de réduire cette somme. Pour passer ce mauvais cap, tout le monde a fait des efforts. Nous avons dû procéder à vingt licenciements. Nous avons également obtenu des délais de paiement sur l’électricité, une suspension des droits de douane et un report pour le paiement des impôts. Les banques nous ont aussi accompagnés.

Dans ces conditions, pourquoi les consommateurs gabonais subissent-ils une hausse du prix sur la farine au détail et sur le pain ?
Nous avons maintenu nos livraisons, mais une partie de la farine gabonaise est partie au Cameroun, peut-être au Congo et sûrement en Guinée équatoriale. Résultat, le marché local s’est retrouvé sous-approvisionné et certains commerçants ont commencé à stocker en spéculant à la hausse. À présent, tout est rentré dans l’ordre.

Concernant le Cameroun, vous avez répercuté la hausseÂ
Oui, car au Cameroun il y a treize moulins alors qu’au Gabon la Smag est la seule minoterie. Le gouvernement ne pouvait les subventionner tous et a donc laissé le marché opérer tout en suspendant les droits de douane. Les prix de vente de la SGMC sont montés jusqu’à 21 000 F CFA avant de redescendre à 18 000 F CFA. En temps normal, nous sommes au même niveau qu’au Gabon.

Et sur le sucre, quelle est l’évolution du marché régional ?
Au Congo-Brazzaville, la Saris a subi une grave sécheresse. Au lieu de 72 000 tonnes, nous avons produit 57 000 tonnes de sucre. Le prix de revient a donc beaucoup augmenté et nous attendons l’autorisation du gouvernement pour légèrement augmenter le prix de vente. Au Cameroun (Sosucam) et au Tchad (CST), le prix a évolué en fonction des aléas du marché.

Le pain est devenu un aliment de base alors que l’Afrique subsaharienne ne produit quasiment pas de blé. La crise actuelle révèle cette contradictionÂ
Toute population est obligée de manger de l’amidon : riz, blé, maïs ou manioc. Initialement, le pain était un complément mais, progressivement, des moulins se sont implantés pour également développer les filières d’alimentation animale. Le tout dans un contexte de baisse des prix du blé, notamment en raison des subventions agricoles. Le pain est ainsi devenu accessible. La situation actuelle va entraîner un rééquilibrage. Il va de nouveau être intéressant de produire du manioc, du maïs La farine produite sur place va reprendre son rôle clé pour l’alimentation animale. Car si vous importez de la farine, vous avez du pain mais pas de sous-produits pour le bétail. Mais pour cela, il faut une juste protection des marchés.

Vous êtes donc contre les accords de partenariat économique (APE)Â
Totalement Les États africains doivent pouvoir définir leur propre schéma de développement et il faut que l’on arrête de favoriser les importations. Les subventions sont dénoncées mais ce sont bien elles qui ont permis à la France d’avoir une agriculture aussi forte. L’Afrique a les meilleurs paysans du monde et elle a toutes les chances de réussir, à condition que l’on en finisse avec ces cargaisons de riz, de soja ou de maïs qui sont déversées dans les ports. Le sucre, le soja et la viande venus du Brésil sont encore abordables, mais cela ne va pas durer. La demande chinoise va croître et les prix vont continuer à augmenter. L’opportunité pour l’Afrique est là.

Dans quelles filières ?
Tout ce qui est consommé sur place. Mais il faut souligner que c’est dans les zones cotonnières que l’on a les meilleurs rendements. Le coton sert de locomotive grâce aux revenus qu’il génère et parce que les paysans ont accès aux semences et engrais. Les paysans africains sont bons mais ils doivent s’organiser. Et il faut que les États accompagnent le mouvement. En ce qui concerne Somdiaa, nous avons un plan de développement sur nos périmètres et nous voulons nous positionner sur l’ensemble des matières premières nécessaires à l’alimentation animale. Je fais le pari que dans les vingt prochaines années la viande consommée en Europe viendra d’Afrique. Outre la farine et le sucre sur lesquels nous sommes présents, nous avons des projets dans le maïs au Gabon, au Congo et au Cameroun. Il y a une dizaine d’années, personne ne voulait nous accompagner. La donne est en train de changer. Nous nous sommes également lancés dans le coton.

Comment procédez-vous ?
Dans un premier temps, en nouant des relations avec les sociétés cotonnières. Nous cherchons à vendre leur fibre, directement à l’utilisateur et non à un trader. Ainsi, nous avons un circuit le plus court possible et nous redonnons de la marge aux producteurs. Ensuite, nous proposons d’échanger le coton contre des produits que nous utilisons dans nos métiers (tracteurs, engraisÂ). Nous proposons également des prestations informatiques ou de gestion. Nous avons débuté fin 2007 et notre objectif est d’être à l’équilibre en 2011. En mars 2008, nous avions déjà traité 4 500 tonnes de fibre sur un objectif annuel de 5 000 tonnes et une production régionale de 600 000 tonnes. L’activité est encore microscopique, mais nous avons déjà signé des contrats au Burkina, au Mali, au Bénin et au Sénégal.

Le plus simple aurait été de racheter Dagris lors de sa privatisation, en janvier dernier. Or vous n’avez pas soumissionné Des regrets ?
Non, car l’appel d’offres était joué d’avance. Tout le monde savait que le consortium Géocoton emmené par Advens et CMA-CGM valorisait Dagris à 25 millions d’euros. La question n’est pas de savoir si ça les vaut, mais par rapport à notre projet d’entreprise, c’était trop cher. Selon nous, il faut de gros investissements pour relancer Dagris. Nos regrets portent sur la première procédure, il y a deux ans. Nous étions gagnants avec une offre à 7 millions d’euros pour 63 % des parts, mais le ministère français de l’Économie et des Finances n’a pas respecté sa parole et a organisé un second tour.

Et si d’autres sociétés cotonnières se présentent sur le marché, serez-vous intéressés ?
Nous n’allons pas changer notre fusil d’épaule. Nous considérons que les sociétés cotonnières doivent avant tout appartenir aux producteurs. C’était déjà notre projet pour Dagris : nous voulions associer les paysans même si Bercy a jugé que nous étions des romantiques ! Mais nous en sommes persuadés, il n’y a que les paysans qui peuvent organiser la filière, contrôler la qualité de leur coton et faire face aux gouvernements. Au-delà d’une privatisation ou d’une cession, nous voulons surtout soutenir des programmes coopératifs et participer à la relance de la filière. Dagris ne pourra pas tout faire, il y a une place à prendre.