Religion

[Tribune] Covid-19 : le virus de l’irrationnel ?

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Mis à jour le 28 mars 2020 à 11h04

Par  Jihâd Gillon

Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Des hommes prient dans une mosquée en Indonésie, le 20 mars 2020.

Des hommes prient dans une mosquée en Indonésie, le 20 mars 2020. © Trisnadi/AP/SIPA

Hommes, femmes, enfants, croyants, athées, Européens ou Africains : le virus de l’irrationnel frappe sans discrimination.

Il est toujours tentant, pour un esprit qui se veut moderne et rationnel, de brocarder ceux qui se tournent vers Dieu en ces temps de crise sanitaire mondiale et d’incertitude du lendemain. Et il est vrai que, parmi les croyants, musulmans, chrétiens ou autres, il en est qui s’imaginent que la force de leur foi les protégera du virus. Lequel frappe pourtant sans discrimination hommes, femmes, enfants, croyants, athées, vieillards, enfants, Européens, Africains, Asiatiques et Américains.

Dans certains pays musulmans, cet état d’esprit a pu donner lieu à des comportements bravaches, des fidèles insistant pour poursuivre les prières collectives, malgré le danger évident de propagation du virus qu’elles représentent. Au début de la crise, alors que l’épidémie semblait circonscrite à quelques pays – la Chine, la Corée du Sud, l’Italie, l’Iran et la France – d’autres ont été tentés d’interpréter en des termes religieux et identitaires cette géographie du virus : tel rabbin se félicite ainsi que l’Iran soit gravement touché – « Hachem (Dieu) n’a pas besoin de F-35 ou de systèmes laser : à partir d’un petit virus qu’on ne voit pas à l’oeil nu, il peut descendre tout un pays » – quand tel imam voit dans le coronavirus « un soldat de Dieu » envoyé pour frapper les ennemis de l’islam.

Comportements irrationnels

Chacun voit midi à sa porte, mais, à l’évidence, ni Israël ni les musulmans à travers le monde n’ont été épargnés par le virus. Au délire, ces religieux ajoutent l’irresponsabilité en laissant croire qu’il suffirait d’être dans le « bon camp » pour s’attirer la grâce d’une immunité sélective. Une forme de pensée magique et de déni, finalement, face à un cataclysme sanitaire et économique sur lequel personne ne semble avoir prise.

Pour autant, les pays où les religions prennent moins de place dans l’espace public sont-ils à l’abri de tels comportements irrationnels ? En France, la crise sanitaire qui se dessinait début mars n’a pas empêché des milliers de Parisiens de sortir pour profiter des premiers rayons de soleil du printemps. En toute inconscience et même en toute défiance. « Nous, les jeunes, on ne se sent pas concernés par le coronavirus, on ne veut pas tomber dans la psychose », affirmait ainsi un trentenaire portant sa fillette agitée sous le bras. Point de psychose donc, mais, là aussi, une attitude qui relève de la pensée magique : ignorez la menace et elle vous ignorera.

A Paris, le 17 mars 2020.

A Paris, le 17 mars 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

Jean Delumeau, spécialiste des mentalités religieuses en Occident, qui nous a quittés en début d’année, avait décrypté ce phénomène dans son ouvrage La Peur en Occident : « Les chroniques relatives aux pestes font ressortir la fréquente négligence des autorités à prendre les mesures qu’imposait l’imminence du péril (…) Certes, on trouve à une telle attitude des justifications raisonnables (…) Mais, plus profondes que ces raisons avouées ou avouables, existaient certainement des motivations moins conscientes : la peur légitime de la peste conduisait à retarder le plus longtemps possible le moment où on la regarderait en face. (…) Arrivait toutefois un moment où on ne pouvait plus éviter d’appeler la contagion par son horrible nom. Alors la panique déferlait sur la ville. La solution raisonnable était de fuir. (…) Les riches, bien sûr, étaient les premiers à prendre le large, créant ainsi l’affolement collectif. »

Défiance

Le parallèle, à plusieurs siècles de distance, avec le spectacle offert des Parisiens fuyant la capitale avant les premières mesures de confinement – quitte à répandre le Covid-19 dans des régions encore épargnées – est frappant.

En cette période de défiance vis-à-vis du gouvernement, une figure a émergé : celle du professeur Didier Raoult, spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes à la faculté des sciences médicales et paramédicales de Marseille et à l’IHU Méditerranée Infection. Le professeur, et il est légitime de prendre son avis en compte, estime que le Covid-19 peut se combattre facilement avec la chloroquine. Problème : ses arguments nourrissent des réserves chez de nombreux autres spécialistes, qui estiment que les essais menés auprès de 24 patients ne répondent pas à tous les critères nécessaires. Et qu’ils doivent donc être soumis à un débat scientifique plus poussé avant d’adopter le traitement à la chloroquine à grande échelle.

Il n’en fallait pas plus pour faire du spécialiste marseillais, aux yeux d’une partie de l’opinion, un héros persécuté par le pouvoir et la communauté scientifique, la victime d’un complot ourdi notamment par l’ancienne ministre française de la Santé, Agnès Buzyn. En temps d’épidémie, toutes les précautions scientifiques normalement admises deviennent d’intolérables obstacles à la santé. Et le Professeur de se transformer en nouvelle boussole pour une partie de l’opinion, échaudée par les multiples ratés gouvernementaux dans la crise sanitaire. Le 23 mars, ils étaient ainsi des dizaines à faire la queue – multipliant au passage les chances de propagation du virus – pour se faire tester par les équipes du professeur Raoult.

Hommes, femmes, enfants, croyants, athées, vieillards, enfants, Européens, Africains, Asiatiques et Américains, pays développés ou non : sous différentes formes, le virus de l’irrationnel frappe sans discrimination.

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