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« Écorces », un roman choral qui fait écho au Hirak

L'écrivaine Hajar Bali.

L'écrivaine Hajar Bali. © © Mathieu Bourgois/Opale via Leemage

Dans « Écorces », son premier roman, Hajar Bali retrace un siècle d’histoire algérienne à travers les non-dits d’une famille rattrapée par ses silences. 

Le passé nous poursuit-il quand il n’est pas nommé ? De la famille à la construction d’une nation, que transmettre, et comment ? Ce que l’on dit est aussi important que ce que l’on tait, et les personnages du premier roman de Hajar Bali, auteure d’un recueil de nouvelles et d’une pièce de théâtre, traînent avec eux des traumatismes qui les dépassent.

Nour, la vingtaine, étouffe dans sa « prison d’amour » tenue par ses aînées. Il ne sait pas qu’elles le protègent, par crainte d’une énième séparation. Son grand-père et son père ont été emprisonnés, l’un pour avoir soutenu le FLN, l’autre parce qu’il a été accusé de terrorisme des années plus tard. Sans compter le traumatisme originel de l’aïeule, Baya, répudiée pendant la période coloniale, et à qui son enfant fut enlevé.

La jeune génération n’en peut plus de ces « axiomes », des récits officiels

Quant à Mouna, elle est poursuivie par un désir de venger sa défunte mère, jamais guérie d’une ancienne passion, rattrapée par les carcans d’une société qui ne pouvait accepter un mariage d’amour.

La jeune génération n’en peut plus de ces « axiomes », de ces rigidités, des récits officiels. Nour, Mouna et leurs amis mathématiciens créent donc une revue pour « désaxiomiser ». « Je veux imaginer un autre monde, moins secret, moins têtu. Je n’ai que faire de votre héritage, de votre histoire mouvementée et sans issue », s’insurge Mouna.

Interroger le poids des traditions

Professeure de mathématiques à la retraite et co-organisatrice de la Rentrée littéraire de Bamako, Hajar Bali fait ici écho au mouvement populaire du Hirak.

« La jeune génération porte en elle un refus de prendre pour argent comptant tout ce qu’on peut lui raconter et un désir très fort de construire autrement », dit-elle. Le mouvement va, selon elle, au delà des frontières du pays : « Tous les jeunes sont dans les mêmes questionnements : la déconstruction des secrets de famille, des récits officiels, la volonté d’interroger le poids des traditions… »

Sur cent ans d’histoire algérienne, à travers la poésie, la musique, les mathématiques et l’amour, les personnages d’Écorces renouent avec leurs racines tout en brisant les couches de mensonges qui les emprisonnent.

Face à l’enfermement du langage commun, ils cherchent d’autres manières de nommer. Et les personnages féminins sont en première ligne : « Elles poussent vers la révolte, mais ont encore ce pas à faire pour être elles-mêmes présentes dans la rue. Et cela vaut pour ce que nous sommes en train de vivre dans le Hirak. La question féminine est inscrite dans les discussions, il faut maintenant qu’elle advienne. »

Souffle poétique

"Ecorces", par Hajar Bali.Et d’ajouter : « On se dit que ça ne va pas assez vite. Mais ce que m’enseigne le roman, terminé avant le Hirak, c’est que ça ne peut pas aller vite. Il y a des inerties dues au passé, aux secrets et aussi aux hommes, qui devront sortir de leur confort pour participer pleinement, avec les femmes, à leur libération. »

Peut-on s’émanciper de son passé ? Oui, s’il est su et nommé

Djalila Kadi-Hanifi, de son vrai nom, a choisi comme pseudonyme Hajar Bali pour rendre hommage à celles dont on ne parle pas assez : « “Hajar” vient du roman d’Assia Djebar, Loin de Médine. Elle représente la mère de toute la nation arabo-musulmane. “Bali ” est le nom de ma grand-mère. » Celle qui a été répudiée et tue dans l’histoire familiale.

Peut-on s’émanciper de son passé ? Oui, s’il est su et nommé. Écorces est un roman de la transmission au souffle poétique puissant.

 

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