Politique

Au Mali, la fin du « miracle » sanitaire laisse planer la crainte d’une sous-évaluation de la pandémie

Le marché de Diarafana, au Mali, en 2010 (archives / Illustration).

Le marché de Diarafana, au Mali, en 2010 (archives / Illustration). © ©Jessica VIEUX

Alors que le pays faisait jusqu’à présent figure d’exception, le Mali vient officiellement d’annoncer ses deux premiers cas de coronavirus. Si les spécialistes craignent que la menace ait été sous-évaluée et que le pays ne soit pas prêt à faire face à une propagation du virus, les autorités, elles, ont décidé de maintenir les législatives.

Le Mali vient d’enregistrer ses premiers cas positifs au coronavirus ce 25 mars, et les spécialistes craignent désormais le pire pour le pays, qui organise des élections législatives dans les jours à venir.

Depuis mercredi, la surprenante exception malienne n’est plus. Deux cas de coronavirus ont été identifiés : une femme de 49 ans résidant à Bamako et un homme de Kayes âgé de 62 ans. Tous deux sont arrivés de France par avion mi-mars. Ce jeudi, le nombre de cas officiellement identifiés au Mali était de 4.

Depuis le début de la pandémie, et alors même que ses voisins affichaient depuis plusieurs jours des niveaux de propagation importants, le Mali avait jusque-là – officiellement – été épargné.

Bamako a même été l’une des rares capitales ouest-africaines à maintenir des liaisons aériennes avec les pays à risques. Le dernier appareil en provenance de France qui a atterri sur le territoire national le 20 mars dernier transportait 300 Maliens, qui ont pu rejoindre leur destination finale dans le pays à peine les contrôles sanitaires réalisés à la sortie de l’avion.

Le Mali n’est pas un îlot

Mercredi soir, alors même qu’il déclarait que « les deux cas confirmés démontraient que le pays n’était pas un îlot » et annonçait l’instauration d’un couvre-feu, le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a essentiellement plaidé pour le respect des « mesures barrières individuelles ». Il a également annoncé sa décision de maintenir les élections législatives, dont le premier tour doit se tenir ce dimanche 29 mars, et le second le 19 avril.

Les autorités maliennes pèchent-elles par excès de confiance ? La perspective du scrutin les a-t-elle conduites à minimiser l’impact que la pandémie risquait d’avoir sur des populations déjà fragilisées par les conséquences de la crise sécuritaire ?

Contrôler la température des gens à l’aéroport, cela ne veut rien dire

Pour nombre de spécialistes, en tout état de cause, les mesures prises jusqu’à présent son en deçà de ce qui semble nécessaire. « Contrôler la température des gens à l’aéroport, cela ne veut rien dire. Certains peuvent ne présenter aucun symptôme alors qu’ils sont porteurs du coronavirus », confiait ainsi, en début de semaine, un médecin très en vue à Bamako. « L’État aurait dû réquisitionner un hôtel pour mettre en quarantaines les passagers », jugeait même ce proche du ministre de la Santé ayant souhaité conserver l’anonymat.

Et le médecin de raconter que lui-même, qui revenait pourtant de France à la mi-mars, n’a pas même été incité à se mettre en retrait. « On ne m’a jamais dit de me mettre en autoconfinement. Je l’ai fait parce que je venais d’une zone à risques. Il fallait imposer cet autoconfinement pour éviter de propager le virus », regrettait le médecin.

Contrôles sanitaires visant à endiguer le coronavirus côté malien de la frontière avec le Burkina Faso, à Koury le 22 mars 2020.

Contrôles sanitaires visant à endiguer le coronavirus côté malien de la frontière avec le Burkina Faso, à Koury le 22 mars 2020. © DR / Ministère malien de la Santé

« L’État doit impérativement changer de stratégie »

Autre question, celle de la méthode de dépistage. « Le Mali se trouve dans la même situation que celle de la Chine au début de l’épidémie : il ne teste que les cas suspects. Mais en Chine, ce n’est que lorsqu’ils ont testé tous les malades, y compris les personnes asymptomatiques, qu’ils ont commencé à découvrir l’ampleur des cas positifs au Covid-19 », explique le professeur Daouda Kassoum Minta, médecin infectiologue au CHU du Point G, à Bamako. 

« L’État doit impérativement changer de stratégie : plutôt que de tester uniquement les cas suspects, il faut étendre les tests dans les hôpitaux », plaide le directeur d’une clinique privée de la capitale. « Sur 100 malades présents, vous en testez 50. Vous faites de même dans les hôpitaux publics et les cliniques, et là, on aura une réelle appréciation du nombre de cas de Covid-19 », estime-t-il.

On peut se réveiller un jour et découvrir que nous avons un millier de cas…

Une solution inapplicable, faute de moyens, assurent les autorités sanitaires. « Nous ne pouvons pas tester systématiquement tout le monde, pour la simple raison que nous ne disposons que de 2 000 tests. Si nous nous mettons à tester systématiquement, nous aurons épuisé notre stock de réactifs en quatre jours, soit avant même que le vrai combat ne démarre », explique à Jeune Afrique le Pr Sounkalo Dao, chef du service des maladies infectieuses du CHU du Point G de Bamako, qui est aussi membre de l’équipe de prévention et de riposte contre le coronavirus mise en place par le ministère.

Maintien du scrutin et discipline impossible

Le maintien du scrutin de ce dimanche inquiète aussi beaucoup au sein du corps médical, où les spécialistes craignent que les opérations de vote ne constituent un accélérateur de propagation. « La situation peut exploser du jour au lendemain. On peut se réveiller un jour et découvrir que nous avons un millier de cas… Et ce serait d’autant plus grave que les structures hospitalières, publiques comme privées, ne pourront pas faire face », prévient le directeur d’une clinique privée de Bamako.

Au sein même du comité de crise mis en place par le gouvernement, la question du maintien du scrutin n’a pas fait l’unanimité. « Nous savons qu’il faut garder une distance de 1 à 2 mètres entre chaque personne. Qu’il faut se laver les mains régulièrement au savon… Mais est-ce que ces conditions peuvent être respectées effectivement par tous les électeurs ? » s’interroge le Pr Sounkalo Dao. Et d’y apporter immédiatement une réponse : « La réalité est que nous ne sommes pas tous disciplinés, y compris moi-même. Ça va être difficile. »

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