Société

L’art et la manière de gérer l’eau

A priori peu propice à l'agriculture, la région, qui a su maîtriser l'irrigation, en tire pourtant l'essentiel de ses recettes. Son second atout : le tourisme.

Un coup d’oeil à travers le hublot à l’approche de l’aéroport de Tozeur confirme ce que l’on peut voir sur Google Earth : des tâches éparses de couleur verte assiégées de toutes parts par le désert. Comment parler d’économie dans de telles conditions ? Pourtant, depuis la nuit des temps, les oasis, miracle du désert, ont assuré l’autosuffisance alimentaire du Djerid, le « Pays des palmes ». Face à un espace naturel hostile, l’entretien des palmeraies, dont dépend la survie des oasiens, est un combat de tous les jours. Aujourd’hui encore, malgré la croissance démographique, le réchauffement climatique (la région ne reçoit en moyenne que 100 millimètres de pluie par an), la raréfaction des ressources en eau ou les effets pervers de la modernisation et du tourisme, la région de Tozeur continue de vivre essentiellement de son économie oasienne.

Fruits et légumes à volonté
Au marché municipal, le marchand de fruits et légumes est catégorique quant à la provenance de ses marchandises : « À l’exception des pommes de terre, pratiquement tous les légumes sont cultivés toute l’année dans nos palmeraies, explique Am Mohamed. Dattes, pastèques, melons, pommes, prunes, citrons, figues et raisin » Pas besoin de poser la question au boucher quant à l’origine de ses viandes : elles viennent de l’élevage camelin, des troupeaux de brebis et de chèvres que l’on croise dans la région, y compris en centre-ville. « L’agriculture est l’activité maîtresse de l’économie régionale, confirme Bechir Dedi, commissaire régional du développement agricole de la région de Tozeur. La moitié des 100 000 habitants de la région en vivent directement, et pratiquement tous les autres secteurs en dépendent. » Ces dix dernières années, Dedi a conduit l’aménagement de 500 nouveaux hectares de palmeraies, grâce à la géothermie.
Tozeur produit 35 000 tonnes de dattes par an, soit environ le tiers de la production nationale, dont les deux tiers sont de la variété Deglet nour. Environ 4 000 tonnes sont produites selon les normes de l’agriculture biologique et même, comme à Hazoua, de l’agriculture biodynamique, une formule en vogue dans les réseaux de commerce équitable entre le Nord et le Sud. « Notre priorité, c’est la gestion rationnelle de la ressource en eau », souligne Bechir Dedi. Toutes les sources qui arrosaient gratuitement et équitablement les palmeraies sont en effet taries depuis 1995. L’irrigation se fait désormais à partir des forages dans la nappe qui alimentait les sources. La manne étant limitée, les vannes ne sont ouvertes qu’une fois par semaine pour chaque parcelle, au prix de 30 à 50 millimes (0,03 à 0,05 DT) le mètre cube, alors que le coût réel est de 150 à 200 millimes. Mais ce n’est pas suffisant. Pour l’irrigation d’appoint, pratiquement toutes les parcelles disposent soit d’un puits en surface, soit d’un forage, l’un et l’autre puisant dans la nappe phréatique, certes surexploitée mais régénérée, notamment grâce aux eaux de pluie.
La politique de remplacement du système d’irrigation primitif des seguia par des systèmes modernes, comme le goutte-à-goutte, semble avoir porté ses fruits. Selon Bechir Dedi, les économies d’eau réalisées varient entre 25 % et 30 %. « En trois ans, nous avons triplé nos revenus, déclare Brahim Eddy, qui exploite trois parcelles totalisant près de 4 hectares, que son père, ancien technicien au ministère de l’Agriculture, s’est vu octroyer le long de la route reliant Tozeur à Nefta. Et nous allons accroître encore nos revenus grâce à l’amélioration de notre système d’irrigation, et à la réalisation de deux nouveaux forages pour l’irrigation d’appoint. » Et Bechir Dedi d’ajouter : « On peut encore doubler la rentabilité à l’hectare, à condition de ne pas se limiter à la production de dattes mais de généraliser la pratique de la culture à trois étages (maraîchage et cultures fourragères au sol, arbres fruitiers et palmiers au-dessus). Nous encourageons actuellement les agriculteurs à développer cette culture intensive. Les ressources en eau actuelles seront suffisantes si l’on y consacre un suivi rigoureux et les moyens financiers requis. » À cet égard, contrairement aux idées reçues, l’impact du tourisme sur la consommation en eau n’est pas aussi dramatique qu’on le pense : c’est l’agriculture qui consomme 90 % des ressources, les forages réalisés pour les administrations et les infrastructures touristiques n’en représentant que 10 %.
L’industrie touristique constitue, quant à elle, la deuxième grande activité économique de la région. Au cours des vingt dernières années, les efforts du gouvernement se sont orientés vers la promotion du tourisme saharien. En tant que porte du désert, Tozeur en est la principale plaque tournante. La région, incluant Nefta et Tameghza, compte 41 unités hôtelières dont 3 établissements cinq étoiles, 7 quatre étoiles et 10 trois étoiles. Hormis les Tunisiens, les visiteurs sont surtout originaires de France, d’Espagne ou d’Italie. Mais le nombre de touristes qui ont visité la région a fléchi ces deux dernières années, passant de 362 000 en 2005 à 338 000 en 2007. Les nuitées hôtelières ont suivi le mouvement, tombant de 583 300 en 2005 à 550 000 en 2007. La durée de séjour par touriste, généralement inférieure à deux nuitées, tient au fait que Tozeur accueille une clientèle de circuits, dont la majorité est organisée à l’intention des résidents des stations balnéaires.

Charmes oasiens et sahariens
Outre la brièveté des séjours, l’autre explication à ce léger recul tient à ce que la région se positionne pour attirer une clientèle haut de gamme et non de masse. Elle compte pour cela sur l’attrait de ses palmeraies, des randonnées dans le désert – notamment sur le site de Ong Jmel, le « rocher du chameau », où a été tourné Star Wars -, les musées et les centres d’animation (dont ceux de Dar Cheraït et Planet Oasis), sans oublier le nouveau golf des Oasis, construit à la limite de la palmeraie de Tozeur. Les retombées du tourisme dans la région demeurent cependant limitées : 2 500 emplois permanents (y compris les 380 chauffeurs des véhicules 4×4 des agences de voyages) et 5 000 emplois indirects, dont les artisans et conducteurs de calèche. L’aéroport international de Tozeur-Nefta reste donc sous-exploité pour le moment : avec une capacité de 400 000 passagers par an, il n’en a accueilli en 2007 que 86 000. C’est pourtant une belle infrastructure, capable de recevoir tous les types d’avions (y compris le futur Airbus A-380) et dotée de la piste la plus longue des aéroports tunisiens. L’aéroport de Tozeur-Nefta est desservi par Sevenair pour les vols domestiques (4 à 7 vols par semaine) et la compagnie nationale Tunis Air, qui y assure des vols réguliers internationaux (dont 4 sur Paris, 2 sur Lyon et 2 sur Nice chaque semaine). Transavia, filiale low-cost d’Air France, le dessert deux fois par semaine au départ de Paris. Et, à partir de novembre prochain, démarrage de la haute saison du tourisme saharien, Tozeur devrait être reliée à Madrid.

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