Transport aérien

Ethiopian Airlines, l’une des rares compagnies mondiales à continuer de desservir la Chine

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Mis à jour le 27 mars 2020 à 15h59
Tewolde Gebremariam, Directeur général d’Ethiopian Airlines. Genève, Suisse, le 20 mars 2017.© Brice Blondel/CEO Forum pourJA

Tewolde Gebremariam, Directeur général d’Ethiopian Airlines. Genève, Suisse, le 20 mars 2017.© Brice Blondel/CEO Forum pourJA © B.Blondel/CEO Forum pour JA

Très critiqué pour avoir maintenu ses liaisons avec la Chine au plus fort de la pandémie, Ethiopian Airlines a tenu bon et assure actuellement ses vols vers et au départ de l’Europe, nouvel épicentre du coronavirus. Ce qui fait d’elle l’une des dernières compagnies à assurer des liaisons intercontinentales.

Parties le 21 mars au soir de Canton, les 108 tonnes de matériel médical offertes par le milliardaire chinois Jack Ma sont arrivées le dimanche 22 mars par le vol du Boeing 777 Cargo d’Ethiopian Airlines à l’aéroport d’Addis Abeba.

À travers sa fondation, le patron du site de commerce électronique Alibaba a promis, le 17 mars, à chaque État africain la livraison de 100 000 masques, de 20 000 tests de dépistage et de 1000 combinaisons médicales de protection.

Et c’est par l’Éthiopie, dont la compagnie dispose du meilleur réseau sur le continent, qu’ils ont commencé à être redistribués à partir du lundi. Après avoir signé un accord en novembre 2019 avec le Premier ministre Abiy Ahmed, Alibaba veut faire d’Addis Abeba une plaque tournante du commerce électronique mondial en Afrique, notamment pour le café éthiopien, comme il l’avait fait précédemment à Kigali.

Panafricanisme des airs

Un symbole fort pour une compagnie qui s’est, au cours des dernières années, fait le porte-drapeau d’un certain panafricanisme des airs, suscitant auprès de nombreux détracteurs des soupçons d’hégémonisme.

Cependant, le 20 mars, Ethiopian Airlines a suspendu trente dessertes internationales (parmi lesquelles l’Angola, le Tchad, le Cameroun, le Congo, la RD Congo, le Nigeria, Madagascar, dont certaines sine die).

Le géant des airs d’Addis Abeba ne pouvait déjà plus atterrir dans une vingtaine d’aéroports, pour ses vols passagers, entre interdiction d’entrée sur le territoire, fermeture des frontières, mise en quarantaine des passagers, baisse de trafic… Il a dû réduire ses opérations de 25 %, clouant une vingtaine de ses gros-porteurs au sol, selon son directeur général Tewolde GebreMariam, qui a chiffré, le 20 mars, le manque à gagner depuis février à 190 millions de dollars.

Si le pays compte officiellement onze cas de coronavirus et met en quarantaine de 14 jours tous les passagers qui arrivent sur son sol, son fleuron national n’a en revanche pas suspendu ses liaisons avec la Chine, berceau de l’épidémie.

Alors que les compagnies du Golfe et Turkish Airlines, également utilisées par les voyageurs africains vers la Chine, ont suspendu leur desserte de l’empire du Milieu, le géant d’Addis, reste le dernier grand transporteur mondial à s’y poser.

Parmi les seules grandes compagnies à voler vers la Chine continentale, figurent Japan Airlines, Korean Air ou encore le russe Aeroflot, avec des programmes très réduits. Cependant que les compagnies chinoises poursuivent routes leurs dessertes vers San Francisco, Melbourne ou Francfort, par exemple. British Airways et Turkish Airlines vont toujours à Hong Kong.

Vols quotidiens vers la Chine

C’est ainsi qu’Ethiopian assurera cette semaine une fréquence quotidienne vers Pékin, une vers Shanghaï, deux vers Canton, ville où venaient se fournir les importateurs africains (les vols de Canton et Hong Kong disposent en particulier de grosses capacités cargo), pour une bonne part Nigérians et Kényans, qui y font le plein de vêtements et produits électroniques, trois hebdomadaires vers Chengdu, une ville qui produit de machines-outils à destination de l’Afrique et dont l’université accueille plusieurs étudiants africains.

Tarmac, personnel de piste avec chasuble operations Aviapartner sur avion cargo Ethiopian Airlines. Aviapartner Liege Airport Cargo

Tarmac, personnel de piste avec chasubleoperations Aviapartner sur avion cargo Ethiopian Airlines. Aviapartner Liege Airport Cargo © Pierre HAVRENNE/PACHACAMAC-REA

Sans compter les vols cargo vers Liège qu’il effectue chaque jour pour le compte de DHL vers Canton, Hong-Kong et Shanghaï.

Début février, le maintien de ses liaisons avec l’empire du Milieu avait suscité un début de controverse, sur fond de sentiment antichinois dans une partie des opinions occidentales et africaines. Au Kenya, le président Uhuru Kenyatta avait lui-même exhorté son grand voisin à suspendre ses opérations pour ne pas mettre à terre des systèmes de santé déjà vulnérables.

« Frères et sœurs chinois »

Se rangeant derrière les préconisations de l’OMS, dirigée par l’Éthiopien Tedros Ghebreyesus, appelant à ne pas interrompre les échanges commerciaux et manifestant sa solidarité avec ses « frères et sœurs chinois », Ethiopian Airlines avait alors défié ces critiques, qui se sont depuis dissipées.

Un argument plaide de plus en plus en faveur d’Ethiopian : un mois et demi après, la situation a évolué. C’est en Europe que s’est déplacé l’épicentre du virus tandis que la Chine a réussi à endiguer la pandémie.

ce qui est cohérent pour la Chine l’est pour l’Europe

Sur le Vieux Continent comme en Chine, c’est une même raison qui a prévalu. Ethiopian continue de partir chaque soir de Paris, et n’a arrêté son vol de Rome que très tardivement, le 17 mars, alors que fermait l’aéroport. « Ce qui est cohérent pour la Chine l’est pour l’Europe. La question de l’arrêt des vols ne se pose ni pour l’Europe ni pour la Chine », souligne un officiel éthiopien.

Et la compagnie éthiopienne ne pouvait pas abandonner il y a deux mois ses liaisons chinoises – les plus rentables du réseau avec ses dessertes américaines –, qui compensent les pertes sur les segments plus faibles, certaines capitales africaines notamment. Elle ne pouvait pas non plus laisser un pays enclavé de 109 millions d’habitants sans connexion avec le monde extérieur. Et couper le seul lien qui relierait alors la Chine à l’Afrique.

Alors que les grandes compagnies suspendent jusqu’à 80 % de leurs opérations, Ethiopian poursuit ses dessertes intercontinentales et pourrait même être l’un des derniers transporteurs du monde à les maintenir. Pour quels passagers ?

Les importateurs nigérians et kényans, qui formaient un gros contingent des vols vers Canton et Hong Kong, ne pourront plus voyager cette semaine, mais les cols blancs et les cols bleus chinois, très présents en Éthiopie, devraient, eux, continuer de voler vers Pékin et Shanghai, où ils sont les passagers les plus nombreux et les plus réguliers.

Et, théoriquement, il sera toujours possible à un homme d’affaires européen ou nord-américain de rejoindre Pékin. Car, outre Paris, la compagnie dessert Londres, Bruxelles, Vienne, Francfort, et depuis Chicago, New York et Washington, via Lomé et non plus Dublin.

En situation de monopole sur certaines routes

Côté éthiopien, plusieurs interlocuteurs soulignent qu’une forte trésorerie, accumulée depuis quinze ans, et de faibles coûts de production lui permettent de tenir le coup.

Ethiopian bénéficie d’une prime au dernier opérateur

D’après un bon connaisseur du ciel africain, il est possible de trouver une justification entièrement économique à la décision du transporteur.

« Entre les Chinois qui rentrent chez eux, les étrangers qui quittent la Chine, et le fret, il y a toujours un peu de trafic. Ethiopian bénéficie d’une prime au dernier opérateur, se retrouve en monopole sur ces routes et peut donc pratiquer des tarifs plus élevés. Mais la compagnie veut surtout montrer qu’elle est derrière la Chine, qui finance l’économie éthiopienne », explique notre interlocuteur.

Porte d’entrée en Afrique

Car, au-delà d’une proximité politique forte et ancienne, l’Éthiopie veut sauvegarder ses liens commerciaux avec la Chine, selon plusieurs experts. Elle est la porte d’entrée des investissements chinois en Afrique.

En 2017, les responsables d’Ethiopian en Chine affirmaient ainsi à Jeune Afrique « que l’objectif était, à terme, de connecter l’ensemble des grands centres d’activités commerciales et industrielles chinois avec l’Éthiopie ainsi qu’avec le continent asiatique ».

Un Airbus A350 de la compagnie Ethiopian Airlines atterrit sur la piste tout juste refaite de l'aéroport d'Abuja, le 18 avril 2017.

Un Airbus A350 de la compagnie Ethiopian Airlines atterrit sur la piste tout juste refaite de l'aéroport d'Abuja, le 18 avril 2017. © Sunday Aghaeze/AP/SIPA

Plusieurs entreprises chinoises ont fait d’Ethiopian Airlines et de l’Éthiopie un maillon de leur stratégie pour se déployer sur le continent. Il en allait ainsi de l’immense conglomérat de la construction China Communications Construction Company (CCCC), qui a réalisé le pont du 15-août 1960 de Brazzaville et, en Éthiopie, plus de 2 000 kilomètres d’autoroutes, des parcs industriels, l’extension de l’aéroport international d’Addis… Il faut également compter avec Shangtex, qui fabrique plus de 20 millions de vêtements par an pour des grandes marques, les équipements télécoms de Shenzhen ZTE et Transsion, numéro un des téléphones basiques sur le continent.

Autant d’entreprises qui peuvent bénéficier des parcs industriels et des facilités logistiques en Éthiopie ainsi que des investissements de Pékin dans ces infrastructures. L’année dernière, la Chine avait ainsi investi 1,8 milliard de dollars pour améliorer l’électricité sur la ligne entre l’Éthiopie et Djibouti, et augmenter l’approvisionnement en électricité des villes éthiopiennes et de seize parcs industriels.

Seul rescapé ?

La Chine s’est affirmé, ces dernières années, comme l’un des plus importants partenaires de l’Éthiopie, dont les dettes vis-à-vis de Pékin sont estimées à près de 40 % du PIB, selon une étude révélée l’année dernière par la BBC.

Tewolde GebreMariam, directeur général d’Ethiopian Airlines, répond fin novembre aux questions de JA dans la palmeraie d’un grand hôtel de Rabat lors de la cinquantième assemblée générale de l’Association des compagnies aériennes africaines (Afraa). le 27 novembre 2018.© M’HAMMED KILITO pour JA

Tewolde GebreMariam, directeur général d’Ethiopian Airlines, répond fin novembre aux questions de JA dans la palmeraie d’un grand hôtel de Rabat lors de la cinquantième assemblée générale de l’Association des compagnies aériennes africaines (Afraa). le 27 novembre 2018.© M’HAMMED KILITO pour JA © M’HAMMED KILITO pour JA

Un appui qui s’étend également en direction du transporteur national. « Pékin soutient non seulement ses propres compagnies aériennes, mais aussi des compagnies étrangères, notamment Ethiopian Airlines, qui volent vers la Chine en fonction de leur niveau d’opération. En nature et en espèces » a affirmé vendredi Tewolde GebreMariam, au journal éthiopien The Reporter.

Dans un ciel africain où la grande majorité des compagnies aériennes, très fragiles, s’acheminent vers de très sombres, sinon de fatales perspectives, Ethiopian pourrait être le seul rescapé. Avec les Chinois comme seuls passagers ?

 

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