Musique

Décès de Manu Dibango : le beat légendaire de « Papagroove » interrompu par le coronavirus

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 25 mars 2020 à 10h13
Manu Dibango au Caveau de la Huchette, en septembre 2019.

Manu Dibango au Caveau de la Huchette, en septembre 2019. © Elodie Ratsimbazafy pour JA

Pilier de la musique africaine, Manu Dibango s’est éteint au terme d’une carrière de 60 ans, terrassé par le Coronavirus. Depuis ses débuts dans les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés, il aura mixé, à travers les notes rauques de son saxophone, sonorités traditionnelles, classiques ou jazzy.

« Papa Manu » était partout. Ces dernières années, on avait croisé l’infatigable octogénaire à l’inauguration du Fespam, le festival de musique de Brazzaville ; sur une scène de Montréal pour les 30 ans du festival Nuits d’Afrique ; à l’Unesco (dont il avait été nommé artiste pour la paix, en 2004) ; buvant un verre à la table du Coq Noir, le restaurant-club camerounais, son QG de Clichy fréquenté par le gotha musical afro-parisien…

Le natif de Douala semblait être chez lui dans tous les pays. Sur le continent évidemment, où il était, avec Angélique Kidjo, l’un des derniers grands musiciens panafricains en activité, mais aussi en Europe ou aux États-Unis, où il avait multiplié ses concerts. Et à chaque apparition, le géant produisait la même impression : une énergie douce que rien ne paraissait pouvoir altérer, une joie communicative, une générosité qu’il imprimait jusque dans sa musique, avec ce saxo qui semblait vissé à son être et dévoiler son âme.

L’un des plus grands

La légende camerounaise, que l’on pensait tirée d’affaires après les déclarations rassurantes de ses proches la semaine dernière, a donc finalement succombé à 86 ans après avoir contracté le coronavirus. C’est un pilier de la musique qui tombe. On ne précisera pas musique « jazz », musique « africaine », « classique », « moderne » ou « traditionnelle »… Car là encore, Emmanuel Dibango était partout.

Sa dernière tournée avec le Soul Makossa Gang et un orchestre symphonique résume bien la souplesse dont était encore capable le virtuose. Nous avions eu la chance d’assister, le 17 octobre, à son dernier spectacle dans la salle du Grand Rex, pleine à craquer, où, avec bonhomie, le « Papagroove » s’était lancé dans un « safari symphonique » éclectique, s’accommodant de tous les genres, mêlant la musique de son Cameroun natal à ses héros : Count Basie, Duke Ellington et Lionel Hampton.

C’était une grande fête. Une merveilleuse fête. Rassembleuse, comme l’artiste, qui restait à distance prudente de la politique. Et le temps du concert, nous avions tous oublié que le saxophoniste fringant qui nous emmenait en ballade fêtait plus de 60 ans de carrière musicale. À la fin du spectacle, toute la salle était debout. Et Manu accueillait les acclamations avec cette humilité tranquille qui est la signature des plus grands.

Souffle magique

La musique restait pour lui une matière à travailler, inlassablement. Certains artistes se figent dans un hit. Le virtuose aurait pu lui-même se reposer sur son « Soul Makossa », sorti en 1972, vendu à des millions d’exemplaires, samplé (d’abord illégalement) par Michael Jackson, Rihanna ou Jennifer Lopez… Mais il n’a jamais cessé de se remettre à l’ouvrage.

Après avoir dirigé l’orchestre de la Radiodiffusion télévision ivoirienne en 1975, enregistré des reprises de tubes afro avec les meilleurs du continent (Salif Keïta, Angélique Kidjo, Papa Wemba…), travaillé autour de ses compositeurs classiques favoris (Ravel, Purcell, Mozart), il envisageait de revenir une nouvelle fois à ses racines africaines. Il nous avait confié avoir rencontré un jeune talent prometteur, Adama Bilorou, joueur de balafon, avec lequel il voulait collaborer. Et réfléchir à des reprises de standards africains avec un joueur de tam-tam camerounais initié à la transmission de messages.

Moi, alors, je n’avais qu’une mandoline, qui était l’instrument le moins cher

On se souvient de cette dernière rencontre avec le musicien, en septembre dernier. Manu Dibango avait choisi, pour l’entretien, de se rendre au Caveau de la Huchette, dans le cœur de Paris, à quelques pas de Notre-Dame, ce quartier de Saint-Germain où il s’était si souvent produit dans sa jeunesse. Il était revenu avec gentillesse et patience sur les moments forts de sa vie, évoquant notamment un autre grand, le chanteur et guitariste Francis Bebey, qui l’avait initié au jazz. « Moi alors, je n’avais qu’une mandoline, qui était l’instrument le moins cher », rigolait-il.

Dans la salle de concert, au sous-sol du Caveau, Manu se souvenait du temps où il illuminait les nuits du club de jazz. Il se rappelait l’insouciance, les rires, dans la salle qui était alors saturée de monde et de fumée… « Eh oui, on fumait tous comme des pompiers, c’était une autre époque ! »

Nous lui avions demandé de prendre son saxophone pour faire quelques photos. Sans se faire prier, la légende s’était levée, avait empoigné son saxo, interprétant « Petite fleur », le standard nostalgique et lumineux de Sidney Bechet. « Ma jolie petite fleur (…) Je partirai pas longtemps / Je reviendrai dans une heure… »

Le temps d’une chanson, brisant le grand silence de la salle vide, le souffle magique de Papa Manu avait ressuscité les temps heureux. Manu s’est tu, mais ses chansons, son énergie, son « Soul Makossa », resteront en nous pour longtemps.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte

devices

Accédez en illimité à l'ensemble de nos articles en vous abonnant pour seulement 1€

Accédez en illimité à l'ensemble de nos articles en vous abonnant pour seulement 1€

je m'abonne