Santé

Coronavirus : « Nous sommes passés d’une menace imminente à une catastrophe imminente »

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Mis à jour le 25 mars 2020 à 11h15
John Nkengasong directeur de l'Africa CDC, prend la parole lors d'un entretien avec Reuters au siège de l'Union africaine (UA) à Addis-Abeba, Éthiopie, le 11 mars 2020.

John Nkengasong directeur de l'Africa CDC, prend la parole lors d'un entretien avec Reuters au siège de l'Union africaine (UA) à Addis-Abeba, Éthiopie, le 11 mars 2020. © Tiksa Negeri/REUTERS

Pour le virologue camerounais John Nkengasong, directeur de l’Africa CDC, le continent qui dispose de moins de ressources que les économies les plus développées d’Europe et d’Asie face au coronavirus, est exposé à une grave crise à venir.

Directeur des Centres africains de prévention et de lutte contre les maladies (Africa CDC, rattaché à l’Union africaine), John Nkengasong pilote la lutte contre la pandémie de Covid-19 à l’échelle continentale.

Au cours d’un long entretien accordé à Jeune Afrique le 21 mars depuis son bureau d’Addis-Abeba, le virologue camerounais détaille les mesures prises par l’Afrique pour se préparer à la crise et nous confie aussi son inquiétude croissante. Il en appelle à l’aide de la communauté internationale.

Jeune Afrique : Le mois dernier, vous avertissiez que le Covid-19 pourrait avoir un impact « dévastateur » sur l’Afrique. Que pensez-vous aujourd’hui ?

John Nkengasong : Je disais à l’époque que c’était une menace imminente pour le continent, je dis désormais que c’est une catastrophe imminente. On voit ce qui s’est passé en Chine et ce qui se passe en Amérique du Nord et en Europe : c’est dévastateur.

La propagation exponentielle de la maladie, le nombre de décès et les fonds que ces pays extrêmement développés déploient pour soutenir leur économie. Nous sommes loin d’avoir ce genre de ressources. Je suis extrêmement préoccupé.

Les compagnies aériennes interrompent leurs vols, y compris entre pays africains. Cela peut-il encore aider ?

J’en doute. Ce sont des mesures qui nous inquiètent beaucoup car elles nous empêchent d’aider les pays à lutter contre le virus. L’Éthiopie était autrefois une plaque tournante idéale pour fournir ce soutien, mais nous ne pouvons plus approvisionner aucun pays en raison de la réduction des vols.

Il est évident que tous les pays africains seront touchés, les frontières du continent étant extrêmement poreuses. Comment contenir ce virus sans pouvoir distribuer des tests de dépistage, sans pouvoir apporter de protection aux personnels soignants?

Tout retard de la livraison de ces équipements et tests serait catastrophique

Les restrictions aériennes entravent-elle déjà votre action ?

Absolument. Je travaille à la distribution d’un don du [milliardaire chinois] Jack Ma. La cargaison arrive de Chine par avion-cargo à Addis-Abeba, mais nous aurons beaucoup de mal à l’acheminer rapidement vers les pays.

Il nous faut un couloir aérien pour distribuer cette aide. Nous allons en faire la demande auprès de la Commission de l’Union africaine. Tout retard de la livraison de ces équipements et tests serait catastrophique. Africa CDC a déjà fourni 70 000 tests, mais ce n’est pas suffisant.

48 pays sont désormais capables de dépister des cas

Les ministres africains de la Santé se sont réunis le 22 février. Cela a-t-il entraîné une plus grande coordination à l’échelle panafricaine ?

L’Union africaine a pris les devants très tôt. Notre premier cas sur le continent a été signalé le 14 février, une semaine plus tard, la Commission a convoqué une réunion des ministres. Ils ont convenu de la nécessité d’élaborer une stratégie à l’échelle du continent et ont créé un groupe de travail comprenant six équipes techniques travaillant en étroite collaboration avec les États membres, l’OMS et Africa CDC.

Début février, seuls le Sénégal et l’Afrique du Sud étaient en mesure de dépister des cas ; grâce au partenariat instauré, 48 pays en sont désormais capables. C’est remarquable. Cela démontre qu’une stratégie coordonnée sur le continent peut porter ses fruits.

Les systèmes de santé en Afrique étaient déjà sous pression, voire submergés, par les épidémies en cours. Risquent-t-ils vite de s’effondrer sous l’effet de cette nouvelle maladie ?

C’est l’une de mes inquiétudes principales. Nous avons déjà reçu un appel de détresse de l’Afrique du Sud car cette épidémie coïncide avec leur épidémie saisonnière de grippe.

Nous ne savons pas comment une infection très répandue de Covid-19 interagira avec la tuberculose, le paludisme et le VIH

Le virologue congolais Jean-Jacques Muyembe Tamfum redoute un taux de mortalité de 10 % en RDC. Un taux si élevé est-il envisageable ?

Je ne sais pas sur quelle base il est arrivé à cette hypothèse mais nous avons affaire à un virus contre lequel nous n’avons aucune immunité préexistante sur le continent, et nous sommes également confrontés à beaucoup de comorbidité.

Nous ne savons pas comment une infection très répandue de Covid-19 interagira avec la tuberculose, le paludisme et le VIH.

Comment augmenter la disponibilité de respirateurs artificiels et de lits en réanimation, ces deux outils étant essentiels au bon traitement des cas les plus graves ?

Nous pensons qu’au Maroc, en Afrique du Sud et en Égypte nous pourrions reconvertir des usines pour produire ces outils qui nous font défaut.

Hors Afrique, nous envisageons notamment la Thaïlande. Mais ce qu’il faut surtout dire, c’est que le temps de la solidarité mondiale est venu. Alors même que l’Occident lutte contre la pandémie en son sein, il ne faudra pas oublier l’Afrique. Nous ne pouvons pas produire ces instruments nous-mêmes du jour au lendemain.

Certains chercheurs prédisent que des températures plus élevées pourraient freiner la progression du virus. Les climats africains sont-ils un atout ?

Tout ce qui pourrait ralentir la pandémie en Afrique nous donne espoir. Je peux seulement vous dire qu’il ne s’agit que d’une hypothèse à l’heure actuelle. Nous devrons observer le rythme de propagation.

Qu’en est-il de la démographie africaine, les jeunes étant généralement moins touchés que les personnes âgées?

C’est juste, mais il nous faut adopter une position nuancée sur ce point. Nous commençons à recevoir des données des États-Unis qui montrent que, parmi ceux qui requièrent des soins intensifs, il y a aussi des personnes très jeunes.

Et nous faisons face à beaucoup d’autres troubles médicaux, comme la malnutrition et des infections multiples.

Les informations à propos de l’efficacité supposée de la chloroquine, un anti-paludéen, ont provoqué une ruée sur ce médicament et même quelques empoisonnements. Que conseillez-vous ?

Nombreux sont ceux qui se sentent perdus et ont peur, ils essaient de prendre en main leur propre traitement. Mais aucun essai clinique contrôlé n’a démontré l’efficacité de la chloroquine.

Je recommande à tous ceux sur le continent qui souhaitent s’informer de se rendre sur les sites de l’OMS et d’Africa CDC. Nous allons lancer une série de podcasts en français et en anglais pour expliquer la réalité de la situation.

Le Malawi a déclaré l’état d’urgence nationale avant même d’identifier de cas sur son territoire, la Tunisie a décrété deux semaines de confinement dès le lendemain de son premier décès… Ces mesures sont-elles excessives?

Nous avons conçu des directives que les États peuvent appliquer à chaque étape de la pandémie. Actuellement nous encourageons la distanciation sociale, c’est-à-dire l’arrêt des rassemblements.

Nous n’encourageons pas le verrouillage de pays entiers où il n’y aurait aucun cas déclaré, ou qu’un seul. Cette mesure est difficile à maintenir et entraînerait d’autres conséquences, telles des pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres ressources de base.

Il faut se laver les mains plus fréquemment et se maintenir à distance les uns des autres : voilà ce que nous pouvons tous commencer à faire afin d’endiguer le virus.

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