Santé

RDC : face au coronavirus, la riposte tâtonne

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Mis à jour le 25 mars 2020 à 10h14
Le président Félix Tshisekedi lors d'une réunion sur le coronavirus, le 23 mars.

Le président Félix Tshisekedi lors d'une réunion sur le coronavirus, le 23 mars. © Présidence RDC

Couacs dans les annonces, réactions diverses et pas toujours concertées, appels au confinement… Alors que l’épidémie de Covid-19 se propage en RDC, plusieurs acteurs du monde politique et de la société civile demandent une clarification et un durcissement de la lutte contre le coronavirus.

Ce pourrait n’être qu’une fausse alerte mais celle-ci n’a pourtant rien de rassurant. Alors que l’épidémie semble jusqu’à présent contenue – officiellement – dans la ville, le gouverneur de la province du Haut-Katanga, Jacques Kyabula, avait annoncé le 22 mars l’entrée à Lubumbashi de deux personnes contaminées par le coronavirus. Un diagnostic établi à la suite de tests rapides, dans l’attente de résultats plus fiables.

Ces individus, un homme de 47 ans et son fils de 13 ans, arrivés dans un avion de Congo Airways comprenant 77 passagers, ont été pris en charge à leur arrivé. Un confinement de 48 heures a été décrété lundi, dans toute la province, afin de retrouver la trace des autres voyageurs de ce vol.

Le ministre de la Santé, le Dr Eteni Longondo, qui avait déclaré attendre les retours d’analyses de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) pour confirmer ces nouveaux cas a finalement démenti lundi soir la nouvelle, assurant que les deux passagers n’étaient pas atteints. « Il y a un protocole à suivre. Ce n’était par exemple pas au gouverneur du Haut-Katanga d’annoncer ces cas à Lubumbashi. Nous devons d’abord savoir comment ils ont été testés et obtenir des résultats médicaux clairs », nous avait confié le professeur Jean-Jacques Muyembe après l’annonce de Jacques Kyabula.

Ce dernier exemple en date l’illustre : depuis sa mise en place, l’organisation de la riposte contre le coronavirus n’est pas épargnée par les couacs, notamment dans sa communication. L’annonce du premier cas l’avait démontré. Initialement identifié par le ministre de la Santé comme un « patient belge », l’individu en question s’est finalement révélé être un citoyen congolais de 52 ans.

L’annonce officielle de la contamination de la ministre de l’Économie nationale, Acacia Bandubola, suivie du décès de son directeur de cabinet et frère, Didier Bandubola, ont renforcé l’inquiétude au sein de l’équipe gouvernementale. Plusieurs ministres ont été testés le 19 mars, mais les résultats n’ont pas été rendus publics. « Le gouvernement doit faire preuve de transparence, l’heure n’est pas aux tabous », estime le député Juvénal Munubo.

Durcissement des mesures

Face au risque croissant d’une propagation de l’épidémie hors de la capitale, ce dernier s’est associé aux députés Claudel Lubaya, Patrick Muyaya ainsi qu’à la sénatrice Francine Muyumba afin d’appeler au renforcement des mesures déjà édictées par le gouvernement.

Ces élus de différents bords politiques ont notamment demandé aux autorités de « proclamer l’état d’urgence sanitaire sur l’ensemble du territoire national », « de suspendre les trafics aérien, lacustre, fluvial et terrestre » et de « placer Kinshasa en quarantaine et de l’isoler du reste du pays », peut-on lire dans un communiqué conjoint daté du 23 mars. Plusieurs organisations de la société civile, dont la Lucha et Filimbi, leur ont emboîté le pas, appelant en outre le gouvernement à en faire autant avec Lubumbashi immédiatement.

On aimerait avoir un compte-rendu journalier de l’évolution de la situation

Félix Tshisekedi, qui menait lundi une réunion interinstitutionnelle avec son Premier ministre Sylvestre Ilunga, les présidents des deux chambres du Parlement – Jeanine Mabunda pour l’Assemblée nationale et Alexis Thambwe Mwamba pour le Sénat -, ainsi que le directeur de cabinet Vital Kamerhe, doit annoncer un durcissement des mesures ce mardi.

Depuis l’annonce, le 10 mars, d’un premier cas de coronavirus en RDC (qui compte aujourd’hui 45 personnes contaminées, dont trois patients décédés), le président congolais avait proclamé, huit jours plus tard, une première série de mesures pour limiter la propagation du virus : fermeture des bars, cafés, restaurants et écoles, interdiction de se rassembler et suspension des vols en provenance des pays jugés à risques.

Manque de lisibilité de la contre-attaque

Mais compte tenu de l’évolution rapide de la situation, c’est aujourd’hui l’organisation même de la riposte contre le virus qui fait l’objet de nombreuses critiques. Pour piloter la lutte, Félix Tshisekedi a en effet multiplié les structures, si bien que certains élus s’inquiètent du manque de lisibilité du fonctionnement actuel.

« On peine à identifier le point focal », fustige le député de l’Union pour la Nation Congolaise (UNC) Juvénal Munubo. « On aimerait avoir un compte-rendu journalier de l’évolution de la situation, savoir vers qui se tourner pour avoir des précisions sur les moyens mis à disposition », ajoute l’élu de Walikale (Nord-Kivu).

Dans son discours du 18 mars, salué par la classe politique, le chef de l’État congolais avait annoncé la mise en place d’une « task force » au sein du cabinet présidentiel. Elle sera chargée de le tenir informé de l’évolution de l’épidémie mais aussi de s’assurer de la bonne collaboration entre la commission multisectorielle du gouvernement, pilotée par la primature, et la cellule de riposte confiée au virologue congolais Jean-Jacques Muyembe. Ce dernier, qui avait participé à la découverte du virus Ebola, pilotait déjà le secrétariat auquel incombait la lutte contre l’épidémie de fièvre hémorragique déclarée en août 2018.

Ajustements

En réponse aux inquiétudes concernant le partage des responsabilités au sein de la riposte, le ministre Eteni Longondo préfère rassurer. « Il n’y aura pas d’empiétements. Le professeur Muyembe va s’occuper de la partie technique, c’est-à-dire de la prise en charge, du diagnostic et du suivi des malades. La partie coordination, elle, est menée au sein du ministère de la Santé. Tandis que la gestion multisectorielle est l’affaire de la Primature. »

« Nous ne voulons pas d’une organisation trop sophistiquée, assure de son côté le professeur Muyembe. Je coordonne toutes les actions de riposte sur le terrain et nous rapportons à la commission multisectorielle, dont le ministre de la Santé gère la composante politique. » Interrogé sur le rôle et la composition de la « task force » au sein de la présidence, le scientifique avoue néanmoins « ne pas avoir encore eu les informations » concernant son fonctionnement. « Il y a encore des ajustements à faire sur la répartition des rôles entre la cellule et le ministère de la Santé », admet une source à la présidence.

Les reproches concernant l’organisation de cette riposte ne sont pas sans rappeler ceux formulés lors de l’élaboration de la lutte contre Ebola. Évincé lors de la mise en place du secrétariat géré par le professeur Muyembe, l’ancien ministre de la Santé Oly Ilunga avait alors alerté : « Il ne peut y avoir plusieurs centres de décision : cela risquerait de créer des confusions et une cacophonie préjudiciable [à la lutte]. »

Isoler Kinshasa « n’est pas une obligation »

Malgré les nombreux appels au durcissement des mesures, le professeur Jean-Jacques Muyembe assure pour l’instant que si « la question de l’isolement de la capitale doit être très prochainement débattue au sein de la présidence, la mise en quarantaine de Kinshasa n’est pas encore une obligation ». « Nous n’avons pas encore abordé le problème du confinement de la population, c’est une autre étape », insiste-t-il, appelant d’abord ses concitoyens à faire preuve de discipline en respectant les premières mesures du président.

Kinshasa, vue aérienne (photo d'illustration)

Kinshasa, vue aérienne (photo d'illustration) © Jeune Afrique

Là encore, la communication gouvernementale ne semble pas claire. Si le porte-parole du gouvernement Jolino Makelele nous a confirmé la version de Muyembe, assurant qu’il « n’y aura pas de quarantaine à Kinshasa », le ministre de la Santé, également contacté, nous a donné une version différente. « Nous souhaitons suspendre les voyages de Kinshasa vers l’intérieur du pays, et vice-versa. Ce n’est pas un isolement total de la ville, seulement aux voyageurs. Les échanges commerciaux doivent se poursuivre », a-t-il assuré.

« Il faut aussi tenir compte de l’aspect social, défend pour sa part Jean-Jacques Muyembe. Beaucoup de gens vivent au jour le jour et ont besoin de sortir pour gagner leur revenu quotidien. » Pour mieux affronter la crise, certains députés ont déjà appelé à une réorientation du budget afin de soutenir les efforts d’un système de santé déjà éprouvé par la lutte contre Ebola.

L’épidémie touchant de nombreux pays à travers le monde, l’éventualité d’un apport financier sera plus incertaine que lors du combat face à Ebola. Le coordinateur de la cellule de riposte espère néanmoins pouvoir compter sur le « soutien urgent de la Banque mondiale ». Selon Jean-Jacques Muyembe, les principaux établissements hospitaliers disposent seulement d’une dizaine d’appareils d’assistance respiratoire. Pour ce qui est du dépistage des patients, seul l’INRB analyse les échantillons, à l’heure actuelle. Un second laboratoire de ce type doit voir le jour, mi-avril, à Goma.

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