Société

Coronavirus : la Côte d’Ivoire entre déni, panique et restrictions

| Par - à Abidjan
Mis à jour le 27 mars 2020 à 12h12
Des passants munis de masques, à Abidjan le 19 mars 2020.

Des passants munis de masques, à Abidjan le 19 mars 2020. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Comme au Sénégal, l’état d’urgence a été déclaré en Côte d’Ivoire. Les frontières terrestres, maritimes et aériennes sont désormais fermées et un couvre-feu sera instauré dès ce mardi soir. Des mesures qui vont bouleverser les habitudes des Ivoiriens. Reportage à Abidjan.

Le 4×4 du directeur général de la police fend les rues d’Abidjan, suivi par plusieurs véhicules de la Frap, une unité de la police, et des cargos de CRS. Après, Port-Bouët, Koumassi, Marcory, le commissaire divisionnaire Youssouf Kouyaté retrouve le ministre de la Santé, Eugène Aka Ouélé, et celui de la Sécurité, Diomandé Vagondo, à Yopougon, la commune populaire de la capitale économique ivoirienne.

À chaque fois, le but est le même, ce samedi soir : vérifier que les mesures mises en place par le gouvernement pour lutter contre la propagation du coronavirus sont bien appliquées. Ici, on s’assure qu’une boîte de nuit est fermée, là que les clients d’un maquis respectent bien la distance de sécurité d’un mètre…

Selon l’Organisme mondial de la Santé (OMS), la Côte d’Ivoire comptait, ce 24 mars, 25 cas confirmés dont deux guérisons et aucun dans un état grave. Alassane Ouattara a annoncé lundi l’instauration de l’état d’urgence.

Tous les maquis et restaurants seront désormais fermés. Un couvre-feu sera instauré entre 21h et 5h du matin, dès ce mardi. Les transports seront régulés et les déplacements non-autorisés entre Abidjan et l’intérieur du pays interdits. Les frontières du pays sont également fermées.

À Abidjan, le nombre de passagers autorisés dans les taxis compteurs, collectifs ou les gbaka, ces mini-bus utilisés pour transporter plusieurs dizaines de personnes, ont été réduits. Le port d’un cache-nez et le lavage des mains a également été imposé.

Eviter l’asphyxie

L'hôpital de Treichville, à Abidjan, le 19 mars 2020.

L'hôpital de Treichville, à Abidjan, le 19 mars 2020. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Après les premiers couacs de la lutte contre le Covid-19 et la mise en quarantaine ratée de voyageurs internationaux, la riposte ivoirienne entre dans une nouvelle phase.

Comme dans la plupart des pays du continent, les autorités cherchent les mesures les plus pertinentes pour contrer l’épidémie, éviter que la multiplication des malades n’asphyxie un système de santé déficitaire, alors que le pays compte un peu moins de 50 lits en réanimation, établissements publics et privés confondus.

La distanciation sociale est presque contre-nature. Elle va à l’encontre des réalités sociales et économiques

Pour les autorités, le défi sera de faire respecter ces dispositions. Il faudra sans doute plusieurs jours, voire plusieurs semaines, pour qu’elles le soient totalement. Ici, comme dans toute l’Afrique de l’Ouest, tout est promiscuité. La « distanciation sociale » est presque contre-nature. Elle va à l’encontre des réalités sociales et économiques.

Si encore trop d’Ivoiriens demeurent persuadés que la maladie vient « d’ailleurs », que « le corona, là, ce n’est qu’une affaire de blanc », ou que ce n’est « une invention de l’Occident », la donne commence à changer.

Le Covid-19 est globalement pris au sérieux, en tout cas bien plus rapidement que ne le fut le virus Ebola. La réaction des Ivoiriens n’est cependant pas homogène. Il y a ceux qui paniquent, prennent d’assaut les supermarchés ou les pharmacies. Le prix des gels pour les mains et des masques ont ainsi très vite flambé. Certains ont rapidement flairé la bonne affaire.

Ailleurs, c’est avec le sourire et humour que le virus est accueilli. On ne remet pas en cause son existence, mais on se pense encore être à l’abri. Pour eux, la prise de conscience ne viendra malheureusement pas avant que les premiers décès soient recensés.

Habitudes bouleversées

Le virus fait désormais partie du quotidien. Il alimente les conversations et bouleverse déjà les habitudes, les convenances sociales et l’activité économique dans tous ses secteurs.

Dans certaines cours communes d’Abidjan, on a commencé à donner des cours de lavage de mains. La circulation et les bouchons ont considérablement diminué. Vendredi, la grande majorité des mosquées étaient fermées. Les églises en ont fait de même et, sauf exception, n’ont pas organisé de messe. Chacun s’adapte comme il le peut.

Un prêtre prie au passage de la procession de l'abbé Abekan dans les rues d'Abidjan le 22 mars 2020 à Abidjan.

Un prêtre prie au passage de la procession de l'abbé Abekan dans les rues d'Abidjan le 22 mars 2020 à Abidjan. © REUTERS/Thierry Gouegnon

Ce dimanche 22 mars, parce que « Jesus christ ne peut être enfermé », le père Martin Abekan, curé de la paroisse Sainte Famille, a décidé de prendre la rue. Le voici, un ostensoir dans les mains, prêchant la parole divine par le toit ouvrant de son véhicule.

« Que sa bénédiction entre dans vos familles et que la main de Dieu soit posée sur vous à jamais », crachent les enceintes de cet étonnant convoi. À son passage, certains fidèles se mettent à genoux.

Hausse des prix et chômage imposé

Vue de l'un des marchés d'Abidjan, en 2015 (illustration).

Vue de l'un des marchés d'Abidjan, en 2015 (illustration). © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Je n’ai ni mari ni assurance. Si personne n’achète mon poisson, comment je vais vivre ?

La veille, il y avait encore du monde au grand marché de Marcory, mais peut-être pas autant que d’habitude. On se faisait les tresses ou les ongles. Les enfants couraient dans les allées étriquées où quelques rares personnes avaient enfilé un masque.

Clarisse était venue vendre ses poissons. Elle s’était dite un peu inquiète par tout ce qu’elle a entendu à la télévision concernant le « corona » et assurait se laver les mains régulièrement.

Sans doute davantage que la maladie, c’est le manque à gagner qui l’angoissait : « Je n’ai ni mari ni assurance. Si personne n’achète mon poisson, comment je vais vivre ? »

Samedi, le prix de son poisson avait déjà presque doublé – un phénomène que l’on observe dans toute la filière halieutique, comme bovine -, forçant cette femme bien bâtie à réduire son stock de moitié.

On préfère barricader le quartier. Ce bar, c’est le seul endroit où l’on peut se retrouver

Les prochaines semaines s’annoncent difficiles. Jean-Marc à 29 ans. Il y a quelques jours, la gérante de l’hôtel dans lequel il travaille depuis deux ans n’a eu d’autre choix que de mettre tous ses employés au chômage partiel.

Alors il traîne au quartier, enchaîne les « 66 » – la bière de Solibra qui affiche Didier Drogba sur les panneaux publicitaires – dans le maquis du coin. Lui et ses amis n’ont que faire des mesures imposées par les autorités. Leur maquis restera ouvert. « On préfère barricader le quartier. Ce bar, c’est le seul endroit où l’on peut se retrouver. »

92 % d’Ivoiriens dans le secteur informel

Un habitant de l'un des quartiers proches de l'aéroport, après le "déguerpissement" de janvier 2020.

Un habitant de l'un des quartiers proches de l'aéroport, après le "déguerpissement" de janvier 2020. © Diomande Ble Blonde/AP/SIPA

Lundi, le chef de l’État a annoncé la mise en place d’un confinement progressif par aire géographique en fonction de l’évolution de la pandémie.

Nécessaire pour stopper sa progression, une telle mesure aura des répercutions économiques désastreuses pour les populations urbaines les plus pauvres, déjà fortement affectées par les opérations de déguerpissement qui se sont multipliées ces dernières années, la hausse des loyers et des prix des denrées.

Des millions d’Ivoiriens vivant majoritairement dans l’informel – il représente 92 % de l’emploi du pays – et n’ayant aucune épargne pour surmonter les moments difficiles. Pour eux, le moindre jour sans travailler pourrait être fatal.

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