Sécurité

Mali – Mahmoud Dicko : « L’essentiel est que le dialogue avec les jihadistes se tienne »

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyée spéciale à Bamako
Mis à jour le 20 mars 2020 à 16h38
L'imam Dicko, lors d'un rassemblement du Haut conseil islamique  Bamako, en 2012 (archives).

L'imam Dicko, lors d'un rassemblement du Haut conseil islamique Bamako, en 2012 (archives). © REUTERS/Adama Diarra

L’influent imam, figure de proue des partisans du dialogue avec les jihadistes au Mali, dénonce la mauvaise gouvernance et répond à ses détracteurs qui lui reprochent de s’impliquer sur la scène politique.

Mi-février, pour la première fois, le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a reconnu que le contact avait été établi avec les deux principaux chefs du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) : Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Cette rupture avec la position officielle affichée depuis 2012 a provoqué un tollé à Bamako.

La réponse à la main tendue du président malien est venue sous la forme d’un communiqué, daté du 8 mars, dans lequel le groupe jihadiste affilié à Al-Qaïda, affirme être « prêt à engager des négociations avec le gouvernement malien », mais pose ses conditions : le départ de la Minusma et de Barkhane comme préalable à toute discussion.

À Bamako, l’un des principaux acteurs à plaider en faveur d’un tel dialogue avec les jihadistes est le très influent imam Mahmoud Dicko, qui défend l’idée de « parler avec des fils du pays ». L’ancien président du Haut conseil islamique du Mali (HCIM), quia fondé en août 2019 la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS), a lancé un appel à la trêve à ceux qu’ils qualifient de « fils du pays ».

L’imam Dicko a accepté de répondre aux questions de Jeune Afrique, lors d’un entretien dans sa résidence du quartier de Baco Djicoroni ACI. C’est dans cette villa, située près du fleuve, qu’il reçoit ses visiteurs.

Outre le dialogue avec les jihadistes, celui que certains qualifient d’« acteur hybride » tant il a un pied dans le religieux et l’autre dans le monde politique, revient également sur sa vision de la gestion du pays et de ce qu’il pense nécessaire pour sortir de l’insécurité chronique.

Jeune Afrique : Vous êtes, depuis longtemps, l’un des fervents partisans du dialogue avec les groupes jihadistes. Êtes-vous satisfait de l’annonce du gouvernement, qui veut désormais entrer en contact avec Amadou Koufa et Iyad Ag Ghaly ?

Mahmoud Dicko : C’était effectivement mon point de vue. J’y crois, car je pense qu’un pays qui dégringole comme le Mali, avec tous les problèmes que nous connaissons, ne pourra pas supporter une guerre sans fin. Il faut trouver un moyen pour minimiser la guerre et de faire face à d’autres défis.

Pendant longtemps, les gens n’ont pas jugé nécessaire d’envisager d’autres approches pour sortir de cette guerre. Pour moi, le combat est multiple. Il faut sortir du tout sécuritaire.

Peut-être que je n’avais pas été compris, mais maintenant que le principe du dialogue a été accepté officiellement, plusieurs questions se posent. Quelle approche pour ce dialogue ? Comment allons-nous procéder pour nous comprendre ? Si on n’élargit pas aussi les contours de ce dialogue, cela peut amener vers un échec. Je ne le souhaite pas.

Le GSIM affirme vouloir accepter la proposition de dialogue avec les autorités maliennes, mais pose comme condition le départ de la Minusma et de Barkhane. Cela vous semble-t-il réaliste ? 

Il y a toujours, de part et d’autres, des conditions à réunir pour amorcer un dialogue. Mais l’essentiel est qu’il se tienne.

Plusieurs médias maliens ont fait directement le lien entre l’appel à la trêve que vous avez lancé et le fait que les jihadistes ont accepté le principe du dialogue. Quel a été votre rôle et quel sera-t-il à l’avenir ? 

Ce n’est pas moi qui décide, mais les autorités compétentes. Tout ce que je sais, c’est que j’ai demandé une trêve. S’il y a une trêve, Hamdoullah ! C’est mon pays. Et si je peux contribuer à la paix, je le ferai volontiers.

Vous avez été convoqué par le procureur de Bamako, début mars, après avoir critiqué la gestion du pays et l’achat de certains matériels militaires. Que vous reproche la justice exactement ?

Je ne sais pas le motif exact, parce que finalement, je n’ai pas comparu devant les autorités pour qu’on me le dise (Le procureur a finalement annulé l’audition, alors qu’une forte mobilisation des partisans de l’imam Dicko se mobilisaient à l’extérieur du tribunal, ndlr).

Avant la présidentielle de 2018, vous aviez, en tant que président du HCIM, organisé des meetings pour dénoncer la corruption, la mauvaise gouvernance et la gestion de la crise sécuritaire. Avez-vous depuis constaté des changements ?

Depuis 2018, c’est le statu quo. Il n’y a pas eu de grands changements. Le pays vit toujours dans un climat d’insécurité, qui se calme momentanément, puis reprend de plus belle. Nous avons l’impression que l’horizon est bouché. Nous tâtonnons, sans savoir où aller.

Vous avez participé au dialogue national inclusif, en décembre dernier. Que pensez-vous de ses conclusions ?

J’ai assisté à la cérémonie d’ouverture et de clôture, mais pas aux débats en tant que tel. Pour moi, le plus important c’est l’application des recommandations.

On peut énumérer des résolutions, mais elles ne servent à rien si elles ne sont pas appliquées. L’une des recommandations du dialogue, c’est d’organiser les législatives. Le processus est en cours et le premier tour est prévu pour le 29 mars. Nous devons patienter et voir comment les choses évoluent avant de les commenter.

Une autre recommandation du dialogue est de procéder à la révision de la Constitution. Ce point ne fait l’unanimité au Mali. Vous y êtes, vous même, réticent…

Comment réviser une Constitution dans cet état d’insécurité généralisée ? Quel aspect allons-nous réviser ? Et pour quelles raisons ? Se précipiter vers une révision constitutionnelle dans l’impréparation ne donnerait aucun résultat.

Nous avons des gouverneurs nommés depuis un an, payés et bénéficiant de tous les avantages, mais qui ne font rien, car les conditions de leur installation ne sont pas réunies. C’est cela la mauvaise gouvernance.

On aime décréter le développement. Mais le développement ne se décrète pas, il se construit. J’ai l’impression que les gens pensent que c’est à coup de décret que le pays va se construire. Ce n’est pas possible, car le développement est un processus. Dans certaines parties du pays, il n’y a pas d’école, pas de systèmes de santé, pas d’administration. En quoi la nomination d’un gouverneur pourrait-elle faire changer la situation de ces zones ?

À quoi occupez-vous votre temps depuis que vous n’êtes plus à la tête du HCIM ?

Je me consacre à mes activités d’antan. C’est-à-dire, officier dans ma mosquée, faire prier les gens. Et puis, j’ai quelques séances d’interprétation du Coran. Je lis également des livres, et reçois des visiteurs chaque jour.

On vous a souvent qualifié d’« acteur hybride », à mi-chemin du religieux et du politique, lorsque vous étiez à la tête du HCIM. Vous sentez-vous désormais plus libre de vous exprimer ?

Je suis un homme libre, que je sois au HCIM ou pas. Je suis un citoyen qui jouit de tous ses droits et la Constitution me garantit le droit de m’exprimer sur toutes les questions qui concernent le pays. Je n’ai pas besoin d’une autorisation pour donner mon opinion.

Ceux qui estimaient que j’étais un « acteur hybride », sont également libres d’avoir une opinion sur moi et de dire ce qu’ils pensent. Tout comme, moi aussi, j’ai le droit d’avoir une opinion sur eux et sur la marche du pays.

Mais le fait que j’étais le président du Haut conseil m’obligeait effectivement à garder une certaine réserve, que je n’ai plus désormais.

Quelles mesures particulières avez-vous prises par rapport à vos fidèles à la suite de l’épidémie de nouveau coronavirus ?

Je leur recommande d’écouter les conseils des professionnels de santé et de respecter les dispositifs mis en place par les autorités médicales.

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