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« Guerriers de l’Enfer », l’épopée des Harlem Hellfighters racontée aux enfants

Un casque des Harlem Hellfighters exposé au musée national d’Histoire et de culture africaine-américaine de Washington, en 2016.

Un casque des Harlem Hellfighters exposé au musée national d’Histoire et de culture africaine-américaine de Washington, en 2016. © PRESTON KERES / AFP

« Guerriers de l’Enfer » raconte le périple en Europe des héroïques soldats africains-américains de la Première Guerre mondiale. Un album adapté aux enfants, malgré la violence de ce chapitre de l’histoire des Etats-Unis.

Le titre de cet album, Guerriers de l’Enfer, est une traduction partielle du nom que l’Histoire leur a donné : les Harlem Hellfighters. Le sous-titre, rappel pour notre mémoire oublieuse, précise les choses : « Ils sont venus de Harlem se battre à nos côtés. »

L’introduction vient, elle, combler les trous de mémoire : « C’est tardivement que les États-Unis entrèrent dans la guerre, en avril 1917, après deux ans et demi de neutralité. Un chapitre important de l’engagement américain dans ce conflit a souvent été minimisé : le rôle crucial joué par plus de 350 000 soldats noirs américains.

L’une de ces unités, mobilisée sous le nom de 15e régiment de la Garde nationale de New York, sera rebaptisée 369e régiment d’infanterie américaine. Ses membres deviendront les « Harlem Hellfighters », les guerriers de l’Enfer venus de Harlem, appelés ainsi par les Allemands pour leur ténacité.

Les Harlem Hellfighters, qui se surnommaient aussi les « Men of Bronze », les hommes de bronze, ou les « Black Rattlers », les serpents à sonnettes noirs, resteront dans l’Histoire « non seulement pour leur bravoure sur le champ de bataille, mais aussi pour avoir inventé une musique entièrement nouvelle, mélange de jazz primitif, de blues et de ragtime enlevé, jamais entendue jusqu’alors. »

Chef d’orchestre de ce régiment noir, James Reese Europe

Les Guerriers de l'Enfer, aux éditions des éléphants.

Les Guerriers de l'Enfer, aux éditions des éléphants. © DR / éditions des éléphants.

Certains Africains-Américains optimistes y voyaient l’occasion s’imposer enfin comme des citoyens à part entière

l faut dire qu’à New York, en 1917, la mission de constituer un nouveau régiment noir fut confiée au charismatique chef d’orchestre James Reese Europe.

Né en 1880 à Mobile, dans l’Alabama, « Big Jim » est alors déjà une star de la scène musicale africaine-américaine, notamment depuis un concert fameux au Carnegie Hall, en 1912, et un célèbre rag composé deux ans plus tard, Castle House Rag.

En toute logique, c’est en chanson qu’Europe recruta les deux mille soldats noirs qui allaient embarquer avec lui pour le voyage de tous les dangers sur le Vieux Continent.

Méprisés, cantonnés à des tâches subalternes, certains Africains-Américains optimistes y voyaient l’occasion de changer ce regard et de s’imposer enfin comme des citoyens à part entière.

Deux divisions d’Africains-Américains

L'un des planches des Guerriers de l'Enfer, aux éditions des éléphants.

L'un des planches des Guerriers de l'Enfer, aux éditions des éléphants. © DR / éditions des éléphants.

A l’époque, le racisme est tel que l’idée même que des Noirs puissent combattre aux côtés de Blancs est totalement inacceptable pour l’armée des Etats-Unis. Si bien que pour ne pas mélanger Noirs et Blancs, les forces militaires créent deux divisions de combat, la 92e et la 93e, composées essentiellement d’Africains-Américains.

Les Harlem Hellfighters faisaient partie de la seconde et furent rassemblés pour la première fois en juillet 1917 à Camp Whitman (New York), avant d’être envoyés à Camp Wadsworth, à Spartanburg, en Caroline du Sud.

Il y a deux ans, le scénariste Max Brooks et le dessinateur Canaan White ont uni leurs forces pour produire un roman graphique d’une rare intensité, Les Harlem Hellfighters, qui raconte en détail l’épopée cruelle de ces combattants.

Rendue en noir et blanc, la violence imprégnait presque chaque page de ce livre très précisément documenté. L’approche choisie par Patrick J. Lewis et Gary Kelley est évidemment beaucoup plus douce et plus adaptée aux enfants.

Les illustrations à la mine de plomb et au crayon de couleur sont autant de tableaux accompagnant des textes courts et précis sur à peu près tout ce qu’il faut savoir sur les Harlem Hellfighters. Leur entraînement dans des conditions difficiles au Centre d’instruction de Spartanburg dans l’État très raciste de Caroline du Sud, leur traversée de l’Atlantique à bord du Pocahontas en décembre 1917, les longs mois passés à construire des hôpitaux de campagne, des digues, des chemins de fer… avant d’être envoyés sur le front.

Les Hellfighters obtinrent la Croix de guerre avec étoile d’argent.

En avril 1918, le régiment rejoignit l’armée française. Les hommes reçurent le casque Adrian des poilus ainsi que des fusils Lebel. Incorporés à la 161e division d’infanterie française, les Harlem Hellfighters s’illustrèrent lors de la seconde bataille de la Marne et lors de l’offensive Meuse-Argonne, en septembre 1918, au cours de laquelle le régiment libéra la commune de Séchault, emporté par son cri de guerre : « God damn, let’s go ! » Pour cet exploit, les Hellfighters obtinrent la Croix de guerre avec étoile d’argent.

Certains se comportèrent en héros, comme Henry « Black Death » Johnson, qui réussit à lui seul à tuer quatre soldats allemands et à en mettre en déroute 24 autres armé de trois balles, de quelques grenades et d’un large couteau Bolo de 22 centimètres. Un exploit qui lui valu d’ailleurs la Croix de guerre, la plus haute distinction militaire française.

Plus de jours au front que toute autre unité américaine

Au total, les Guerriers de l’Enfer se battirent sur le front cent quatre-vingt-onze jours, plus que toutes les autres unités américaines. Ils furent les premiers à franchir le Rhin et récoltèrent à titre individuel cent soixante et onze distinctions. Mille cinq cents d’entre eux moururent au combat…

En février 1919, trois mille vétérans du 369e régiment d’infanterie paradèrent devant une foule immense le long de la Cinquième Avenue de New York, accompagnés par l’orchestre qui contribua grandement à la popularité du jazz en France.

De Renoir à Delacroix en passant par Flagg

Sombre, à l’image d’une réalité qui le fut cruellement, Guerriers de l’Enfer s’autorise des références graphiques aux grands noms de la peinture – les Français Pierre-Auguste Renoir et Eugène Delacroix ou l’Américain James Montgomery Flagg, créateur de la célèbre affiche « I want you » – mais aussi des pauses poétiques. Ainsi, une page s’inspire des Coquelicots de Claude Monet : on y voit un piano posé dans un champ parsemé de rouge, un corbeau déambulant sur le clavier.

Le texte nous rappelle qu’à Maffrécourt, en juin 1918, James Reese Europe profita d’une permission pour composer I’m an Observation Tower of My Own et I’ve Got the Map of Your Heart. Mais sa chanson la plus célèbre naîtra plus tard, lors d’une hospitalisation subie après une attaque au gaz : On Patrol in No Man’s Land qui, dans son refrain, imite le son des bombardements dans les tranchées.

Guerriers de l’Enfer, de J. Patrick Lewis et Gary Kelley, traduit par Fenn Troller, Editions des Eléphants, 40 pages, 15 euros.

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