Politique

Maintien du double scrutin en Guinée : « N’y-a-t-il pas eu des élections dimanche dernier à Paris ? »

Rachid Ndiaye, ministre guinéen de la Communication.

Rachid Ndiaye, ministre guinéen de la Communication. © Vincent Fournier pour JA

Cinq millions d’électeurs guinéens sont appelés aux urnes dimanche pour les législatives et le référendum sur la nouvelle Constitution. Rachid Ndiaye, ministre d’État et conseiller spécial d’Alpha Condé, l’assure : cette fois, le double scrutin ne sera pas reporté.

Dernière ligne droite en Guinée. Dimanche, cinq millions d’électeurs sont appelés aux urnes pour un double scrutin qui focalise attention et crispations depuis plus d’un an : les législatives, d’une part; le référendum constitutionnel, de l’autre.

Le renouvellement de l’Assemblée nationale, dont le mandat est arrivé théoriquement à expiration le 12 janvier 2019, et, surtout, la question d’une nouvelle Constitution, divisent depuis plusieurs mois la classe politique et la société civile. La communauté internationale – en particulier plusieurs chefs d’État de la sous-région – s’est également impliquée dans ce processus électoral pour le moins heurté.

Malgré ces difficultés, auxquelles s’est ajoutée l’épidémie de coronavirus, Rachid Ndiaye, ministre d’État et conseiller spécial du président Alpha Condé, affirme avec force que le double scrutin se tiendra à la date fixée. De passage à Paris, il revient pour Jeune Afrique sur les épisodes politiques et diplomatiques mouvementés que le pays a traversé ces dernières semaines.

Jeune Afrique : Nous sommes à cinq jours d’un double scrutin qui a déjà été repoussé à deux reprises. Se tiendra-t-il, cette fois ? 

Rachid Ndiaye : Oui. Au moment où nous nous parlons, il n’est pas question de report. Les électeurs voteront ce dimanche. On doit se fier à la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) qui a proposé la date du 22 mars. Celle-ci a fait l’objet d’un décret de la part du président de la République. Elle est de facto actée.

Est-il prudent de maintenir le double scrutin avec l’épidémie de COVID-19 ?

N’y-a-t-il pas eu des élections dimanche dernier à Paris ? Nous n’avons qu’un cas en Guinée. L’État a multiplié les dispositifs pour se prémunir du virus et de ses conséquences. Cela suffit.

Comme à chaque élection, tous les dispositifs de sécurité ont été pris, notamment par le biais de la sécurisation des bureaux de vote par les forces de sécurité. Des communiqués seront faits en temps et en heure si d’autres dispositifs venaient à s’ajouter.

Dimanche, le double scrutin se déroulera sans les 2,5 millions d’électeurs problématiques, dont la présence sur le fichier était dénoncée par les deux principaux partis de l’opposition, qui ne participeront pas aux législatives et appellent au boycott du scrutin. N’aurait-il pas été plus prudent de remettre les compteurs à zéro, et de réintégrer ces deux partis dans le processus ?

Non. Ce qui embête réellement l’opposition, c’est la question du référendum et non les législatives. Il est important de rappeler que ces 47 députés (de l’opposition au sein de l’Assemblée sortante, ndlr) qui dénoncent aujourd’hui le fichier électoral guinéen tirent leur légitimité de celui-ci.

L’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG) et l’Union des Forces républicaines (UFR) ont décidé en toute souveraineté de boycotter les élections en se retirant du processus.

Dans un système démocratique, il est préférable que tous les acteurs participent au scrutin. Mais, dans ce cas de figure, l’opposition a fait son choix, nous sommes obligés de le respecter. Ce sera sans elle.

Cela fait plusieurs mois que la Ceni fait l’objet de critiques. Faut-il la refonder ?

La Ceni est une organisation indépendante. Elle fonctionne sur une base paritaire de sept députés issus de la mouvance présidentielle et sept autres de l’opposition.

Selon moi, nous payons aujourd’hui le fait que notre Ceni est essentiellement composée d’hommes et de femmes politiques.

Jusqu’en décembre dernier, tout se passait bien au sein de la Commission électorale. Les 14 commissaires étaient unanimement d’accord pour conduire les élections à la date initialement prévue du 28 décembre. Mais, il y a eu un retournement subit de situation de la part, notamment, des commissaires de l’opposition. Ils se sont mis à saboter le fichier électoral qu’ils avaient dans un premier temps validé.

Tout cela me pousse à me demander si la Ceni doit être basée sur la technicité, en tant qu’expertise électorale, ou sur la composition politique, comme c’est le cas aujourd’hui.

Le rapport dressé par l’Organisation international de la francophonie (OIF), affirme que dans la ville de Kankan, considérée comme le fief du président de la République, 30 000 mineurs ont été enrôlés et effacés grâce à la reconnaissance faciale. C’est aussi à Kankan que la Ceni a déployé la plus grande capacité d’enrôlement. Ces faits ne remettent-ils pas en cause la transparence du scrutin ? 

Ces informations sont fausses. Elles correspondent au catéchisme du discours de l’opposition. Ces fameux électeurs qui seraient mineurs étaient répartis sur l’ensemble du territoire national, de façon indistincte, et non dans la seule ville de Kankan.

On se focalise aujourd’hui sur cette ville, parce que le Rassemblement pour le peuple de Guinée (RPG-arc-ciel) y est fort. Mais en fait, il existe beaucoup de régions où ces difficultés ont été observées. Ce qui départage  vraiment les électeurs, c’est la forte mobilisation dans certaines localités par rapport à d’autres.

Enfin, permettez-moi de préciser que le rapport de l’OIF n’est pas parole d’Évangile.

Les relations entre l’OIF et la Ceni sont tendues. Pourquoi cette dégradation, alors que la collaboration semblait auparavant sereine ?

L’OIF a toujours été un partenaire technique de la Guinée. Elle a été présente dans les différentes opérations qui ont eu lieu depuis le changement de régime en 2010. Néanmoins, je pense que son retrait le 27 février dernier, à une semaine du double scrutin, nourrit des interrogations.

Ce retrait n’aurait-il pas pu avoir lieu avant ? Était-il nécessaire d’attendre que l’on soit à une semaine du scrutin pour conclure que 2,5 millions d’électeurs posent problème au fichier électoral ? Je ne le crois pas.

Puis, dans le communiqué annonçant son retrait, l’organisation a tiré des conclusions qui étaient en décalage avec celles de son envoyé spécial Tiéman Coulibaly. Ce n’est pas normal.

La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), qui s’était aussi retirée du processus, a envoyé à la demande des autorités guinéennes une mission d’experts pour mener un audit du fichier électoral. Ceux-ci sont arrivés pour partie aux mêmes conclusions…

La Cedeao est une institution à laquelle la Guinée accorde beaucoup d’importance. Au moment des tensions diplomatiques, le pays a fait preuve de bonne foi, en estimant que la Cedeao était apte à revenir dans le jeu pour mener une mission d’expertise. Elle a dressé des conclusions que la Ceni a pris en compte. Dès lors, il n’y a plus de débat.

La Ceni est donc tout à fait dans son rôle d’évaluer ses rapports avec les autres institutions. C’est à elle de décider si elle souhaite continuer une mission, ou si elle veut y mettre fin.

C’est la deuxième fois qu’une mission des chefs d’État de la Cedeao est annulée en moins d’un mois. Pourtant, mardi, tout semblait prêt pour accueillir les présidents du Niger, de la Côte d’Ivoire et du Nigeria. Que s’est-il passé ?

Cette mission qui, je pense, s’inscrivait dans la recherche de points de convergence pour que les élections de dimanche se tiennent dans la paix et la crédibilité, a été annulée par la Cedeao à cause du COVID-19. Bien qu’il n’y ait qu’un cas recensé en Guinée.

Il n’y aura donc pas de visite des chefs d’États de la Cedeao avant le double scrutin ?

C’est l’organisation qui a reporté. C’est donc à elle de nous tenir informés de la suite de la démarche. À Conakry, tout était prêt. Le président avait donné toutes les autorisations…

Que pensez-vous du discours du président nigérien Mahamadou Issoufou, actuel président en exercice de la Cedeao, qui se fait le chantre de la limitation des mandats en Afrique et vise, en creux, le président Alpha Condé ?

Étrangement, la Cedeao est plus regardante quand il s’agit d’élections en Guinée que dans les autres pays de la sous-région.

Je crois que chaque chef d’État peut avoir un point de vue sur un sujet d’intérêt local, national ou international. Par ailleurs, il est important que chacun respecte les avis de l’autre.

Vous me dites que le président Issoufou viserait en creux le Président Condé. Dans un entretien à Jeune Afrique (paru en août 2019), il a répondu par avance à cette allégation, je le cite: « Chaque pays est un cas particulier. En politique comme en économie, vouloir établir des règles absolues applicables partout est une erreur. Ce qui est bon pour le Niger ne l’est pas forcément pour d’autres. » Ce sont de sages paroles. Je m’en tiens là.

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