Politique

[Tribune] Algérie : le Hirak au temps du coronavirus

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Mis à jour le 25 mars 2020 à 10h49

Par  Farid Alilat

Journaliste à Jeune Afrique depuis de nombreuses années, Farid Alilat est spécialiste de l'Algérie.

Des manifestants portent des photos de détenus politiques dans les rues d'Alger pour rejeter l'élection présidentielle et protester contre le gouvernement, le 27 décembre 2019.

Des manifestants portent des photos de détenus politiques dans les rues d'Alger pour rejeter l'élection présidentielle et protester contre le gouvernement, le 27 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Pour lutter contre la propagation du Covid-19, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a annoncé, dans un discours prononcé à la télévision mardi 17 mars, l’interdiction de toutes les marches. Une décision qui divise les militants du Hirak, qui y voient une volonté du pouvoir de mettre fin au mouvement de contestation.

« Tous ensemble, mais chacun chez soi. » C’est par cette formule savoureuse que le quotidien italien La Repubblica résume ces moments ou des habitants d’un quartier de Turin ont dansé, chanté et fait la fête chacun confiné sur son balcon ou dans sa terrasse pour cause de coronavirus. Ce slogan « Tous ensemble, chacun chez soi » pourrait parfaitement convenir aux Algériens à l’heure ou débats, controverses, polémiques, accusations et contre-accusations animent les réseaux sociaux et les médias autour du maintien ou non des marches du vendredi et du mardi.

Débat clos par l’intervention télévisée du président Abdelmadjid Tebboune du mardi 17 mars : les rassemblements sont désormais interdits, pour juguler l’épidémie.

Les structures de dépistage du virus étant insuffisantes ou inexistantes, le nombre de personnes contaminées est certainement supérieur aux chiffres officiels

L’Algérie comme ses voisins immédiats du Maghreb et de l’Europe est durement touchée. Ce mercredi, le pays enregistrait 67 cas confirmés et 5 décès. Les instruments et les structures de dépistage du virus étant insuffisants ou inexistants, le nombre de personnes contaminées est certainement supérieur aux chiffres officiels.

Les irréductibles du Hirak

Alors même que le confinement des populations est une mesure impérative pour freiner la progression du Covid-19, des centaines de personnes s’étaient encore donné rendez-vous ce mardi dans les rues. Si la raison, le bon sens, le bon vivre ensemble et l’impératif absolu de préserver des vies humaines prévalaient chez une grande majorité de ceux et de celles qui réclament un changement de régime depuis plus d’une année, des milliers d’autres refusaient de renoncer à leurs manifestations hebdomadaires.

Ni les appels à préserver l’intérêt privé et public, ni les recommandations des scientifiques, ni les appels à la raison du Premier ministre et encore moins les prises de paroles fortes de certaines voix influentes du Hirak n’ont infléchi, à ce jour, la position des marcheurs. Une expression algérienne résume le tout. « Maaza wa law taret (ceci est une chèvre, et qu’elle vole n’y change rien) », dit-on au sujet de ces personnes têtues, imperméables à tout esprit critique.

Ils craignent que l’arrêt, même momentané, du Hirak signe sa mort et consacre la victoire du système

Les arguments avancés par les irréductibles du Hirak sont bancals, stupides, populistes, mensongers et complotistes. Certains expliquent qu’à défaut d’être venus à bout de la protestation par la répression, le pouvoir aurait inventé cette épidémie, arme de dissuasion massive, pour en finir avec la mobilisation populaire, quand d’autres jurent qu’ils sont suffisamment protégés en portant masques et gants, écartant ainsi tout risque de contracter le virus ou de le transmettre. D’autres enfin craignent que l’arrêt, même momentané, du Hirak signe sa mort et consacre la victoire du « système ».

Propos irresponsables

La palme de la stupidité et de l’irresponsabilité vient hélas d’une jeune élue d’un parti d’opposition, injustement condamnée à six mois de prison pour port du drapeau amazigh, et libérée de la prison d’El Harrach en décembre dernier. Les propos de Samira Messouci sont d’autant plus irresponsables que son engagement et sa détention ont fait d’elle une égérie de cette révolution.

Interrogée par un média local, le 13 mars, l’élue a ainsi expliqué que le virus existe partout dans le monde et que l’OMS n’a pas classé l’Algérie dans les pays à risques. La même soutient que le pouvoir « sort cette histoire de coronavirus » pour tuer le Hirak, insistant sur le seul vrai danger à ses yeux : le maintien du pouvoir. La vidéo est largement relayée sur les réseaux sociaux.

 

La méfiance des Algériens à l’égard du pouvoir est telle que la crainte est légitime de voir le mouvement s’essouffler ou disparaitre après une pause, malgré tout indispensable. Certes, le pays a besoin de ce contre-pouvoir incarnées par les marches. Leur maintien est signe de vitalité et de pluralisme démocratiques.

Un bon militant n’est-il pas avant tout un militant vivant ?

Mais aucune cause n’est sacrée devant celle de la préservation de vies humaines. En football, la mi-temps ne signe nullement la fin du match. Opérer un repli stratégique le temps que l’Algérie vienne à bout de cette épidémie ne signifie nullement la mort du Hirak. Un internaute résume l’équation avec ce propos tout aussi savoureux que la formule de La Repubblica : « Ceux qui veulent continuer le Hirak malgré le coronavirus, je vous rappelle que nous sommes sortis pour vivre et non mourir. Morts, nous l’étions pendant des décennies. » Un bon militant n’est-il pas avant tout un militant vivant ?

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