Politique

Émirats arabes unis – Jalel Harchaoui : « Au Maghreb, MBZ veut jouer le rôle d’aîné »

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Mis à jour le 16 mars 2020 à 12h59
Mohamed bin Zayed al-Nahyan (MbZ), le prince héritier d'Abou Dhabi.

Mohamed bin Zayed al-Nahyan (MbZ), le prince héritier d'Abou Dhabi. © Alexei Nikolsky/TASS/Sipa USA/SIPA

Aussi bien sur le plan politique qu’économique, l’influence des Émirats Arabes Unis et de son puissant émir Mohammed bin Zayed est de plus en plus grande au Maghreb. Chercheur au Clingendael Institute, Jalel Harchaoui, décrypte pourJeune Afrique cette nouvelle hégémonie régionale.

Depuis les soulèvements arabes de 2011, le Maghreb est devenu une région stratégique pour les pays du Golfe, et en particulier pour les Émirats arabes unis, qui mobilisent leur impressionnante force de frappe financière et leurs réseaux diplomatiques pour s’acheter de l’influence. De la Tunisie au Maroc, en passant par le Maroc et la Libye, leur priorité est d’empêcher l’islam politique de gagner du terrain.

Mais au-delà du réflexe sécuritaire, les Émirats ont également à l’œil les opportunités économiques offertes par lesÉtats qui bordent la côte nord de l’Afrique. Leur emplacement géographique idéal est propice au développement d’infrastructures portuaires, qui est le cœur de métier de Dubaï et de sa compagnie DP World.

Ces derniers mois, le gouvernement émirien semble plus actif que jamais au Maghreb, multipliant les visites d’état au Maroc, en Algérie, tandis que son soutien au maréchal Haftar, sur le théâtre de la guerre libyenne, ne faiblit pas. Récemment, la Mauritanie a rejoint le ballet des états courtisés par Abu Dhabi, qui a promis 2 milliards pour le développement de ce pays clé dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Décryptage avec Jalel Harchaoui, chercheur en sciences politiques au Clingendael Institute.

Jeune Afrique : Les Émirats arabes unis semblent, pour l’instant, être sur tous les fronts au Maghreb. Entre les deux milliards accordés à la Mauritanie, le soutien actif au maréchal Khalifa Haftar en Libye et les visites d’état au Maroc et en Algérie, quelle est la stratégie émirienne dans cette région ?

Jalel Harchaoui : On peut parler d’hégémonie régionale, qui n’est pas forcément un terme impérialiste, mais qui traduit plutôt un sentiment de responsabilité, une volonté de superviser la dynamique dans les différentes capitales.

Les Émirats veulent sélectionner les modèles de gouvernance autorisés à survivre dans la région

Les Émirats, désormais, veulent jouer le rôle d’aîné, de celui qui veut sélectionner les modèles de gouvernance autorisés à survivre dans la région. Ils ont une vision profonde de la direction à prendre et tentent d’influer en employant des moyens différents d’un théâtre à l’autre.

Ils ne sont pas pressés, et ne vont pas forcément employer la coercition. La violence, comme en Libye, n’est pas un élément constant de leur stratégie. S’ils peuvent acheter de l’influence en investissant de l’argent, c’est ce qu’ils feront. Il ne faut pas le voir comme un complot diabolique.

Pour vous, les Émiriens viennent remplir un vide laissé par les occidentaux…

La guerre en Irak, en 2003, s’est soldée par un échec cinglant. Mohammed bin Zayed (MBZ, prince héritier et dirigeant de facto des Emirats) a pris la mesure de ce désastre stratégique et il a parié sur une diminution de l’influence américaine dans la région. Et c’est ce qu’il se passe, même si c’est lent, ambivalent et qu’il peut y avoir des à-coups.

Quant aux Européens, ils sont un peu perçus comme des enfants gâtés, habitués à être protégés par le parapluie américain et incapables de prendre au sérieux leur politique étrangère. C’est donc une zone orpheline, mais qui n’en est pas moins importante, notamment pour la Chine, qui a besoin des matières premières, de l’emplacement géographique, et d’une démographie qui peut lui assurer une main-d’œuvre jeune et bon marché. Mohammed bin Zayed prend aussi ses dispositions…

Les Émirats sont rentrés en Afrique du nord par le truchement des soulèvements arabes de 2011

Ne s’agit-il pas aussi d’un réflexe de protection ?

Oui, les Émirats sont rentrés en Afrique du nord par le truchement des soulèvements arabes de 2011. Leur premier réflexe était celui de la survie : ils se sont sentis trahis par Barack Obama, qui avait lâché Hosni Moubarak. Et ils se sont dit : plus jamais ça. C’est pour cela qu’ils sont en Lybie.

Un succès des Frères musulmans à Tripoli pourrait faire tache d’huile et donner de la vigueur à ceux de Tunisie, du Soudan, d’Égypte, d’Algérie, du Maroc… Parce que la Libye est un pays riche, avec une population restreinte et un emplacement géographique idéal. Si cela se produit, il pourrait y avoir une contagion vers la péninsule arabique.

La sécurité, pour les Émirats, est avant tout idéologique. Ils n’ont rien fait quand Daech contrôlait la côte libyenne autour de Syrte, car pour eux, il est trop impopulaire pour être un vrai courant politique.

Vous estimez que les ambitions émiriennes, en Libye par exemple, se jouent désormais au-delà de la simple question sécuritaire…

A présent que les Émirats jouent un rôle dans ce pays, y ont un réseau, qu’ils soutiennent une faction qui occupe une bonne partie du territoire, leurs visées peuvent dépasser le simple réflexe de survie. Ils peuvent aussi apprécier les opportunités économiques, par exemple au niveau portuaire. La Libye a une côte absolument extraordinaire, et c’est un métier que Dubaï connaît bien.

Le Maroc est depuis longtemps habité par un sentiment de distance vis-à-vis du Golfe, mais ce dernier devient obsolète

Le Maroc a pris ses distances avec les Émirats suite à la crise diplomatique avec le Qatar, en 2017. Ces dernières semaines, on assiste à un réchauffement des relations. Comment interpréter ce changement ?

Le Maroc est depuis longtemps habité par un sentiment de distance vis-à-vis du Golfe, mais ce dernier devient obsolète à mesure que l’influence des Émirats et de l’Arabie saoudite s’étend vers l’ouest. Il a cru pouvoir faire montre d’une autonomie d’opinion en 2017, et on a assisté à deux-trois ans de malaise et d’isolement. Jusqu’à ce qu’il réalise que rien n’est plus comme avant, qu’il va devoir se subordonner à ceux qui ont plus d’argent, de meilleurs réseaux et une vision plus ferme. La tendance est claire : on va vers une acception de celui qui a les meilleures connexions avec la Russie, la Chine, les Américains, et les Européens. Donc les Émirats.

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