Football

La fraude sur l’âge, fléau persistant du football africain

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Mis à jour le 12 mars 2020 à 18h27
Un enfant lors d'un festival de la Fifa à Mogadiscio, en Somalie, en août 2019.

Un enfant lors d'un festival de la Fifa à Mogadiscio, en Somalie, en août 2019. © AU UN IST PHOTO/Tobin Jones/Flickr

La triche sur l’âge dans le football africain est un fléau devenu systémique. Si certains clubs prennent des mesures pour lutter contre les fraudes, de nombreux professionnels du ballon rond s’accommodent de cette situation.

L’ancien international sénégalais Guirane N’Daw (35 ans) n’a jamais été un grand bavard. Mais sa récente sortie médiatique, lors d’une interview accordée au média IGFM, n’est pas passée inaperçue.

Le natif de Rufisque, qui joue désormais au niveau amateur à Algrange après avoir fait carrière en France, en Espagne, en Angleterre et en Grèce, s’était fendu d’une tirade aussi brève que retentissante. « Comme tous les Sénégalais, j’ai triché sur mon âge pour être professionnel. En Afrique, je ne dis même pas au Sénégal, le joueur qui ne diminue pas son âge ne pourra pas être professionnel. C’est une réalité, qu’on le veuille ou non. Au Sénégal, 99 % des joueurs ont diminué leur âge. »

Immédiatement, les propos de l’ancien milieu de terrain international (44 sélections) ont été condamnés par certains joueurs, dont Diomansy Kamara, l’un des anciens coéquipiers de N’Daw chez les Lions de la Teranga, qui l’a traité « de pyromane qui incendie sa propre maison. » Depuis, N’Daw a présenté ses excuses, mais sa déclaration ne doit pas exonérer au football africain la réflexion sur un problème bien réel.

« Sur le fond, il a raison »

En Afrique, plusieurs pays ont déjà été pointés du doigt et même sanctionnés par des instances organisatrices de compétitions pour des fraudes liées à l’âge. En septembre 2018, la Confédération africaine de football (CAF) avait exclu les Écureuils du Bénin des éliminatoires de la CAN U17 pour tricherie sur l’âge légal.

De nombreux autres pays africains, comme le Cameroun, la République démocratique du Congo (RDC), la Guinée, le Burkina Faso, le Mali ou la Côte d’Ivoire sont eux aussi été confrontés à ce fléau. L’objectif de ce rajeunissement est, pour certains joueurs africains, de combler les lacunes de leur formation footballistique afin d’être repérés par les grands clubs, notamment européens.

« Sur le fond, il [Guirane N’Daw] a raison. Je ne sais pas si cela concerne 99 % des joueurs sénégalais ou africains, mais les fraudes pour se rajeunir est un vrai problème. On le sait : cela se joue en moyenne sur deux ou trois ans », explique le dirigeant d’un club ivoirien, sous couvert d’anonymat. « Certains clubs tentent de vérifier l’état-civil du joueur, en remontant son parcours scolaire. Mais il y a encore des cas en Afrique où les parents mettent du temps à déclarer les naissances. ».

Pablo Zabaleta (à gauche) et Guirane N'Daw (Birmingham) lors d'un match en septembre 2011.

Pablo Zabaleta (à gauche) et Guirane N'Daw (Birmingham) lors d'un match en septembre 2011. © JON SUPER/AP/SIPA

Pour beaucoup de jeunes, le foot représente une chance de s’élever socialement

Au Sénégal, les propos de l’ancien international ont dérangé et parfois choqué. « Le problème existe, mais N’Daw n’a pas rendu service au football africain », affirme de son côté un dirigeant d’un club professionnel sénégalais. Avant d’ajouter : « Il faut comprendre les raisons de ce problème. Pour beaucoup de jeunes, qui vivent dans des conditions sociales très précaires, le foot représente une chance de s’élever socialement. Ils préfèrent envisager de se rendre en Europe pour essayer de devenir professionnel plutôt que de prendre la mer sur une chaloupe. »

La CAF tente de s’organiser

Pour lutter contre les fraudeurs, la Confédération africaine de football (CAF) effectue depuis 2005 des tests IRM, avant certaines compétitions de mineurs (CAN des moins de 17 ans, notamment), afin d’estimer l’âge osseux.

Au Gabon, le recours à cette technique est devenu régulier. « Les joueurs qui s’apprêtent à signer une licence dans un club ou à intégrer un centre de formation sont soumis à ces tests. Bien sûr, le risque zéro n’existe pas, mais nous le limitons », explique Pierre-Alain Mounguengui, le président de la Fédération gabonaise de football (Fegafoot).

Pour des raisons financières ou structurelles, le recours à cette technique se révèle toutefois impossible pour beaucoup de clubs. « Au Sénégal, chaque IRM coûte 150 euros. Imaginez le coût pour les clubs, qui souffrent déjà économiquement », poursuit le dirigeant sénégalais.

Joseph-Antoine Bell, l’ancien gardien des Lions Indomptables du Cameroun, milite pour sa part pour un renforcement des contrôles. Mais pas seulement. « À partir du moment où l’on comprendra que l’augmentation de l’âge n’améliore pas le talent, on aura fait un pas en avant. Il faut sanctionner ceux qui organisent la fraude, même si certains s’en accommodent », dénonce-t-il.

Selon lui, la seule solution est de traiter le problème de manière structurelle et de valoriser davantage les compétitions de jeunes sur le continent. « Au final, les fraudeurs ont-ils fait une grande carrière ? Non. La fraude, souvent, ne profite que sur un temps restreint ».

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