Politique

Crise anglophone au Cameroun : le gouvernement en guerre contre les ONG

La commune de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest du Cameroun.

La commune de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest du Cameroun. © Njeimosestimah - Wikimedia Commons

Au-delà du conflit armé qu’il mène contre les séparatistes anglophones, le gouvernement camerounais livre une bataille contre les ONG qu’il accuse de vouloir « déstabiliser le Cameroun » et de faire le jeu des sécessionnistes.

Dans une salle de conférence exiguë et surchauffée, les journalistes prennent leur mal en patience. En cette mi-journée du 9 mars, tous attendent un point de presse de Paul Atanga Nji, le ministre camerounais de l’Administration territoriale. Le locataire des lieux n’est certes pas réputé pour sa ponctualité, mais ses sorties, souvent controversées, en intéressent plus d’un. «»

Celle-ci ne dérogera pas à la règle. Après près de deux heures d’attente, celui qui assure par ailleurs les fonctions de secrétaire permanent du Conseil national de sécurité se pointe, l’air grave. Au cours de son allocution, Paul Atanga Nji ne prend pas de raccourcis : « De nombreuses ONG aux ordres des ennemis de notre pays véhiculent régulièrement des informations erronées sur la gestion de la crise par le gouvernement dans les régions [du Nord-Ouest et du Sud-Ouest] », lance le ministre, donnant ainsi le ton de son propos. « Ces ONG ont reçu cinq milliards de francs CFA de la part de réseaux occultes pour déstabiliser le Cameroun », poursuit-il, en citant Amnesty international, International Crisis Group, le Rhedac, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (Ocha), ou encore Human Right Watch.

Les récriminations du gouvernement vis-à-vis des organisations de défenses des droits de l’homme opérant au Cameroun sont fréquentes. Mais la sortie du ministre Paul Atanga Nji a rapidement provoqué un tollé en raison des menaces proférées contre des médias camerounais qu’il accuse de « connivence » avec les ONG qui, selon lui, « sont dans un vaste complot contre le Cameroun ».

 Guerre de propagande

À la suite de cette déclaration, patrons de presse et acteurs de la société civile sont montés au créneau pour dénoncer « une tentative d’atteinte à la liberté des citoyens ». Le débat s’est poursuivi au cours d’une autre conférence de presse, celle du Rhedac, dont la présidente promet de déposer une plainte contre le ministre pour « déclarations mensongères et calomnieuses ».

Les derniers développements autour de l’activité des ONG au Cameroun n’est pourtant qu’un nouvel épisode dans la guerre douce que livre le gouvernement camerounais contre les personnes ou organismes qui émettent des messages opposés à sa vision dans la gestion du conflit en zone anglophone.

Cette bataille aux allures de guerre de propagande a pris un coup d’accélérateur depuis la survenue du massacre de Ngarbuh le 14 février dernier. Acculé de toute part, le gouvernement camerounais s’est retrouvé à devoir faire feu de tout bois pour laver une image profondément écornée par des accusations qu’il peine à démentir.

Le 10 mars à Genève, les autorités camerounaises ont déplacé la bataille à l’ONU. Au Conseil des droits de l’homme, le chargé d’affaires de la Représentation permanente du Cameroun aux Nations unies, Côme Damien Georges Awoumou, a accusé l’ancien responsable de l’Ocha, Jack Pendleton, d’avoir « orchestrée une désinformation » à propos du massacre de Ngarbuh, affirmant détenir les « preuves irrécusables de la connivence active entre des terroristes et certaines ONG dans les régions en crise ». Sans jamais présenté lesdites preuves, le diplomate s’est indigné d’attitudes tendant à « sacraliser l’impunité » des auteurs  d’exaction.

« Le gouvernement se trompe de cible »

Mais la soft-war que mène ainsi le gouvernement n’est pas vu d’un bon œil au Cameroun. « Le gouvernement se trompe de cible », vitupère Maximilienne Ngo Mbe, présidente du Rhedac.

Pour Haman Mana, directeur de publication du quotidien Le Jour,dont le média a été incriminé par le ministre Atanga Nji, « la crise dans le Nord-Ouest et au Sud-Ouest n’est pas dans les médias, mais sur le terrain ». « C’est avec les informations de terrain que exactes et vérifiables par des tiers, organisées et pensées, qu’on peut faire mentir les « rapports erronés » d’une ONG, et non avec des coups de maton », ajoute-il.

Les membres du gouvernement ne partagent visiblement pas ce point de vue, le ministre Atanga Nji donne 60 jours aux ONG pour déposer leurs rapports d’activités des deux dernières années, question de renforcer le contrôle de leur action sur le terrain.

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