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Théo Klein

Avocat aux barreaux de Paris et d’Israël, auteur de nombreux livres et ancien président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif).

Par - Propos recueillis par Jacques Bertoin
Mis à jour le 18 juillet 2004 à 23:00

Jeune Afrique/l’intelligent : Comment accueillez-vous l’avis de la Cour internationale de justice déclarant que la construction par Israël d’un « mur » dans le territoire palestinien occupé est illégale ?
Théo Klein : Sans entrer dans le détail des arguments qui ont été avancés par les juges, je noterai tout d’abord ceci : il ne leur aurait certainement pas été interdit d’introduire dans le texte de leur décision quelques phrases manifestant clairement leur indignation au sujet des attentats suicide. Ceux-ci sont en effet directement à l’origine de la construction de ce « mur » et sans aucun doute eux aussi contraires à la loi internationale ! Cette carence constitue l’une des faiblesses de l’arrêt.

J.A.I. : Vous mettez donc en doute la validité de l’arbitrage de La Haye ?
T.K. : Non. Car la faiblesse d’Israël, sur ce même sujet, tient à l’absence d’une frontière acceptée avec la Palestine. Du côté de l’Égypte ou de la Jordanie, les Israéliens disposent d’une frontière qui n’est pas contestée et ils vivent en paix avec ces deux pays. Avec le Liban, malgré quelques points restés litigieux, ils ont aussi une frontière homologuée
au plan international. Rien de tel avec les Palestiniens, bien que ceux-ci aient, pour leur part, reconnu les limites définies en 1967. Les Israéliens, qui n’en ont pas tenu compte parce qu’il n’y a aucun consensus en Israël sur ce sujet, s’exposaient en conséquence à ce que le tracé de leur mur soit dénoncé aujourd’hui comme « illégal » par une instance internationale.

J.A.I. : L’avis de la Cour pourrait-il faire évoluer l’attitude des Israéliens sur ce point ?
T.K. : Rien n’est moins sûr. En effet, si l’on élargit le débat, qu’est-ce qu’on observe ? D’abord, une opinion israélienne traumatisée par les attentats, ce qui est pour le moins justifié. Dès qu’un gouvernement croit avoir trouvé un moyen susceptible de diminuer le nombre de victimes civiles, celui-ci bénéficie évidemment d’un large consensus dans la population. Ensuite, les Israéliens avancent l’absence d’interlocuteur du côté palestinien. C’est le réflexe du ghetto, qui leur dicte leur attitude depuis deux mille ans. « L’autre » est toujours un ennemi potentiel.
Là, selon moi, réside l’essentiel du problème. Le Premier ministre israélien, pas plus celui-ci que son ou ses prédécesseurs, n’a jamais voulu répondre à cette question centrale : « Que voulons-nous ? » Il ne s’agit pas seulement de se prononcer sur telle ou telle mesure particulière, sur les modalités de l’évacuation de Gaza ou le nombre des colons qu’il faudra déloger. Non. Ce qui est terrible, c’est ce silence, c’est le fait que les Israéliens n’ont rien à dire aux Palestiniens sur leur devenir commun. Et le silence résulte de l’absence d’un consensus israélien sur la relation avec les Palestiniens.

J.A.I. : Pourquoi ?
T.K. : Israël, au niveau de développement intellectuel, scientifique et militaire qui est le sien, reste en revanche politiquement très pauvre. Comment Sharon voit-il le Grand Israël ? Faudra-t-il repousser les Palestiniens hors des frontières du pays et, dans ce cas, comment ? Veut-on une société dans laquelle certains habitants ne bénéficieraient pas des mêmes droits et du même statut que les autres ? Mais où serait alors la démocratie ? Choisira-t-on de respecter l’égalité dans la société ? Et alors, comment fera-t-on pour gérer la poussée démographique de la population arabe ? Avant de négocier, il serait souhaitable d’apprendre à se parler. Et que les Israéliens ne restent plus muets vis-à-vis de ceux avec qui ils partagent cette terre…