Droits de l’homme

[Tribune] Un colloque au Sénat français qui contourne le négationnisme mais propage la haine anti-Tutsi

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Par  Jean-François Dupaquier

Journaliste et écrivain

Un rescapé montre sa carte d'identification ethnique dans l'église de Ntarama, où 5 000 personnes ont été massacrées en avril 1994 (Archives)

Un rescapé montre sa carte d'identification ethnique dans l'église de Ntarama, où 5 000 personnes ont été massacrées en avril 1994 (Archives) © REUTERS/Antony Njuguna

On s’attendait à des interventions ouvertement négationnistes, le 9 mars, lors d’un colloque qui réunissait, dans l’enceinte du Sénat français, plusieurs essayistes controversés. Si ces derniers ont sagement contourné l’obstacle, le Congolais Martin Fayulu s’est quant à lui lancé dans une violente diatribe anti-Tutsi.

Au Palais du Luxembourg, à Paris, l’hémicycle Médicis est une agréable salle de colloque d’environ 120 places, réservée aux invités de tel ou tel  sénateur français. Murs lambrissés, fauteuils moelleux, écrans géants, salle des traducteurs, tribune de presse, rien qui évoque un saloon du Far West tel que les a mythifiés Hollywood.

Et pourtant… Dans l’histoire américaine réelle, les tenanciers de gargotes avaient un préposé chargé de délester les consommateurs de leurs revolvers à l’entrée, pour les rendre à la sortie – si leurs propriétaires n’étaient pas trop énervés. Au Sénat, ce 9 mars, c’étaient les propos ouvertement négationniste que les conférenciers devaient laisser au vestiaire. « J’ai cru comprendre que c’était une instruction du président du Sénat, confie, sous couvert d’anonymat, l’un des intervenants. On m’a demandé de ne pas improviser. C’est tout juste si je n’ai pas dû présenter mon texte à l’avance aux organisateurs, pour acceptation. »

Apologie du négationnisme

Origine de l’inquiétude de Gérard Larcher, le président de la haute assemblée : un courrier reçu de son homologue rwandais Augustin Iyamuremiye, qui, le 6 mars, pointait le caractère  provocateur du colloque, banalement intitulé : « L’Afrique des Grands Lacs, 60 ans de tragique instabilité », mais visiblement destiné à faire le procès du régime rwandais d’après-génocide.

« Parmi les invités, on retrouve plusieurs personnalités dont le discours et les écrits n’ont d’autre but que de faire l’apologie du négationnisme du génocide perpétré contre les Tutsi », écrivait le président du Sénat rwandais. En cause, notamment, Charles Onana, un polémiste qui fait actuellement l’objet d’une procédure pénale pour « contestation de crimes contre l’humanité », et la journaliste canadienne Judi Rever, dont les Éditions Fayard ont finalement renoncé à publier la traduction française de son livre provocateur In Praise of Blood. The Crimes of the Rwandan Patriotic Front (Penguin Random House).

Il n’a pas fallu longtemps à Gérard Larcher  pour comprendre que le Kagame bashing était le fond de commerce de la plupart des intervenants annoncés, tant ils ont multiplié les propos négationnistes et/ou conspirationnistes au cours des dernières années. Le colloque n’a pas été annulé, comme le demandaient Augustin Iyamuremiye et plusieurs associations de défense des droits de l’homme. Cependant, l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, qui le patronnait, s’en est désolidarisée. Et dans la crainte d’incidents, un impressionnant dispositif d’officiers de sécurité truffait la salle ainsi que la tribune de presse.

Lors du colloque « L’Afrique des Grands Lacs, 60 ans de tragique instabilité », organisé le 9 mars 2020 au Sénat français.

Lors du colloque « L’Afrique des Grands Lacs, 60 ans de tragique instabilité », organisé le 9 mars 2020 au Sénat français. © J-M Dupaquier, pour JA.

Les Français doivent cesser de faire preuve de masochisme

Fidèles aux consignes, les intervenants annoncés comme « dangereux » avaient rengainé leur pétoire idéologique. Charles Onana, le plus redouté d’entre eux, s’est contenté d’égrener d’une voix charmeuse une série d’historiettes plus ou moins crédibles ; tandis que Judi Rever a ouvert le parapluie d’un Powerpoint truffé de citations de grands écrivains français.

Quant à Hubert Védrine, l’ancien secrétaire générale de l’Élysée, accusé d’avoir été, avec François Mitterrand, l’un des principaux instigateurs de l’engagement français au Rwanda, il s’est posé en victime d’une infâme cabale de médias à la solde de Kigali. Pour lui, la France a été, comme toujours, exemplaire et les Français doivent cesser « de faire preuve de masochisme ».

Comme dans les sagas hollywoodiennes, ce ronronnement de bon aloi précédait un spectaculaire incident. Le journaliste Marc de Miramon, qui remplaçait au pied levé son confrère l’académicien Vincent Hervouët, a annoncé un intervenant surprise :  « Le président élu de RDC, Martin Fayulu. » Candidat malheureux contre Félix Tshisekedi au terme d’un scrutin contesté, en décembre 2018, celui-ci n’avait-il pas eu vent des consignes ?

Tout est dirigé par Kagame !

Il s’est lancé dans une violente diatribe anti-Tutsi : « Aujourd’hui, on tue à Beni. […] Aujourd’hui, il y a 300 officiers tutsi au sein des Forces armées congolaises (FARDC).  Dans la force publique, l’armée congolaise d’avant l’indépendance, il n’y avait pas un seul Tutsi. Dans l’Armée nationale congolaise (ANC), après l’indépendance, pas un seul Tutsi. Dans les Forces armées zaïroises [FAZ, à l’époque de Mobutu], pas un seul Tutsi ! Et aujourd’hui, plus de 300 officiers et plus de cent généraux tutsi ! Qu’est-ce qui se passe réellement ? Tout est dirigé par Kagame ! […] On est en train de préparer le chaos. »

Pour faire bonne mesure, le modérateur donnait ensuite la parole à Adolphe Muzito, coordonnateur de la plateforme d’opposition Lamuka – lui non plus « pas prévu au programme », prétendit encore Marc de Miramon. Au moins Muzito avait-t-il, lui, retenu la consigne. Il ne répétera pas au Sénat, comme en décembre dernier, à Kinshasa, qu’ »il faut faire la guerre au Rwanda pour rétablir la paix dans la région ». Des propos qui n’ont jamais été condamnés par Martin Fayulu et que chacun en RDC conserve en mémoire. Cet ancien Premier ministre s’en tient cette fois à des propos insignifiants.

Déballage de haine

Éradiquer « les Tutsi » dans l’armée congolaise ? Et ailleurs dans la société ? Quelques minutes plus tôt, l’historien congolais Isidore Ndaywel avait longuement glosé sur la façon dont la « science historique » permettait d’identifier et de catégoriser les Banyamulenge (un groupe tutsi installé au Congo depuis le XVIIe siècle) des autres Tutsi. Pourtant, dans l’assistance, personne ne relèvera les propos nauséabonds de Martin Fayulu et de ses acolytes.

Le colloque « L’Afrique des Grands Lacs, 60 ans de tragique instabilité » se conclut ainsi par un retour à l’ambiance initiale. Dans les années 1850-1880, lorsque se déroulait le génocide des Indiens du Far West américain, il était habituel que les cow-boys se vantent dans les gargotes d’avoir exterminé, outre des bisons,  quelques native.

Quel que soit le dessein de Martin Fayulu et de ses amis, il faut reconnaître que leur discours est tout juste un peu moins « cash ». La réputation du Sénat français ne sort pas grandie de ce déballage de haine anti-Tutsi.

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