Économie

Au Nigeria, Lamido Sanusi « destitué » du titre d’émir de Kano

| Par Jeune Afrique - Tofe Ayeni (The Africa Report)
Mis à jour le 09 mars 2020 à 19h38
Sanusi Lamido Sanusi, en 2017 à PAris (archives).

Sanusi Lamido Sanusi, en 2017 à PAris (archives). © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Déjà renvoyé du poste de gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, en 2014, pour avoir dénoncé la corruption des élites nigérianes, l’influent dirigeant vient de perdre son poste d’émir de Kano dans des circonstances similaires.

« J’aime la controverse », avait déclaré Lamido Sanusi lors d’une conférence de presse en 2014, quelques heures après avoir accusé la Nigeria National Petroleum Corporation (NNPC), la compagnie nationale des hydrocarbures, d’avoir détourné des milliards de dollars.

À la suite de ces accusations, des agents des services de renseignement avaient saisi les passeports de celui qui était, depuis 2009, gouverneur de la Banque centrale du Nigeria. Et il a été rapidement mis à la porte par le président Goodluck Jonathan. Quelques mois, plus tard, le 9 juin 2014, il avait été couronné émir « Muhammadu Sanusi II », devenant ainsi le quatorzième émir de l’État de Kano.

Il a depuis publiquement été en opposition avec le gouvernorat de l’État. Après plusieurs mois de controverses publiques, l’émir Muhammadu Sanusi II a été officiellement détrôné, ce lundi 9 mars, avec effet immédiat.

« Manque de respect »

Dans un communiqué, Alhaji Usman Alhaji, secrétaire du gouvernorat de de Kano, a durement dénoncé son attitude  : « L’émir de Kano a manqué totalement de respect vis-à-vis des instructions légitimes du bureau du gouverneur de l’État et d’autres autorités, y compris par son refus persistant d’assister aux réunions et aux programmes officiels organisés par le gouvernorat, sans aucune justification légitime, ce qui équivaut à une insubordination totale ».

Parmi les motifs de grief évoqués par les commentateurs, les discours répétés de Sanusi sur la bonne gouvernance, perçus comme une mise en cause du gouverneur de l’État de Kano, Abdullahi Umar Ganduje. Une vidéo, largement diffusée depuis la fin 2018, le montrait prétendument en train d’accepter des billets de dollars de la part d’un entrepreneur de l’État, un geste analysé par d’aucuns comme un pot-de-vin. L’affaire n’a, pourtant, jamais été portée devant l’Assemblée de l’État.

Positions controversées

Lamido Sanusi a également à plusieurs reprises condamné la corruption et la mauvaise gouvernance des élites du Nord du pays et pris plusieurs positions controversées sur la polygamie et le planning familial, qui ont suscité de la colère dans le septentrion nigérian, région conservatrice.

L’émir de Kano, Muhammad Lamido Sanusi II, lors de la célébration de l’Aïd-el-Adha, en septembre 2017 à Kano.

L’émir de Kano, Muhammad Lamido Sanusi II, lors de la célébration de l’Aïd-el-Adha, en septembre 2017 à Kano. © REUTERS/Akintunde Akinleye

Nous n’avons pas besoin que l’Arabie Saoudite et l’Iran nous expliquent l’Islam

Penseur religieux, il a été un ardent défenseur de la « modernisation » du Nord. « Pour moi, le wahhabisme et le salafisme ont une certaine intolérance en commun avec des groupes tels que Boko Haram. […] L’Islam en Afrique a ses propres écoles de pensée, ses anciens empires et sa propre histoire. Et nous n’avons pas besoin que l’Arabie Saoudite et l’Iran nous expliquent l’Islam », avait-il déclaré à The Africa Report en 2016.

En tant que chef de la branche de Tijaniyya de la communauté soufie du Nigeria, Sanusi était le deuxième plus important dirigeant musulman au Nigeria, après le sultan de Sokoto, qui dirige la branche de Qadiriyya.

Figure populaire

Le gouverneur Ganduje avait déjà tenté de réduire son influence, en créant d’autres émirats de première classe dans l’État – l’émir de Kano était auparavant le seul émir ayant ce statut. Avec sa décision du 9 mars, il met complètement fin à ses fonctions officielles.

Cela sera-t-il suffisant pour réduire l’influence de Lamido Sanusi ? Cela reste à voir. Lamido Sanusi est une figure populaire au nord et au sud du Nigeria, ainsi que dans les milieux internationaux. Il est fort probable que les analyses se tournent désormais vers le pouvoir actuel à Abuja : les actions du gouverneur Ganduje seront-elles ou non approuvées par le président Buhari et son parti l’APC ?

Si les déclarations officielles ont, pour l’heure, été peu nombreuses, de nombreux Nigérians se sont exprimés sur les réseaux sociaux, certains exprimant même l’espoir que Sanusi se présente à l’élection présidentielle de 2023.

Sur Twitter, l’avocat, satiriste et romancier Elnathan John déclare ainsi : « J’ai souvent dit que je ne comprendrai jamais pourquoi Sanusi a choisi de devenir émir, alors qu’il aurait pu être bien plus que cela. C’est peut-être un signe. Quittez cette institution mourante où un homme à peine alphabétisé peut vous mettre dans l’embarras, élevez-vous à un endroit où vous pouvez réellement avoir un impact national ».

Pour le sénateur Shehu Sani, par ailleurs militant des droits de l’homme et écrivain, « la destitution de l’émir Sanusi montre l’incompatibilité de la couronne et de la conscience, les conséquences de la dissidence contre les normes établies et le lourd tribut à payer pour maintenir ses principes dans notre Nord. Elle a également révélé l’intolérance et la toxicité [des arômes] du pouvoir ».

Cet article a été publié initialement sur The Africa Report.

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