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Jugurtha premier nationaliste maghrébin

| Écrit par Ridha Kéfi

Dans la première biographie consacrée au roi numide, Haouaria Kadra apporte un éclairage inédit sur l’une des figures les plus marquantes de la période antique en Afrique du Nord.

Dans le panthéon maghrébin, Jugurtha occupe une place aussi importante qu’Hannibal. Les deux chefs militaires ont d’ailleurs de nombreux points en commun. Ils ont défié le puissant Empire romain, tenu longtemps en échec les légions envoyées pour les soumettre, avant de perdre finalement la guerre contre Rome non pas sur un champ de bataille, mais à la suite d’une trahison.
Si les faits d’armes du général carthaginois sont plus spectaculaires que ceux du roi numide, c’est ce dernier, cependant, qui symbolise le mieux aujourd’hui, aux yeux des Maghrébins, la résistance à l’invasion étrangère. À la différence d’Hannibal, né dans la péninsule Ibérique de parents originaires de Phénicie, Jugurtha est né en Afrique et a une ascendance berbère avérée.
Jugurtha est venu au monde en l’an 155 av. J.-C., soit vingt-huit ans après la mort de son prestigieux aîné. Mais si la vie, la personnalité et le parcours militaire du fils d’Hamilcar Barca nous sont bien connus grâce aux travaux des historiens de l’Antiquité, nous en savons beaucoup moins sur le petit-fils de Massinissa. En l’absence de textes numides ou puniques anciens, les historiens actuels n’ont d’autre choix, pour reconstituer le personnage, son ascension et sa chute, que de puiser dans La Guerre de Jugurtha, de Salluste (86-36 av. J.-C.), écrite plus de soixante-dix ans après le début de cette guerre.
L’auteur latin présente, malheureusement, un « récit romano-centré » où « la scène est presque constamment occupée par les Romains ; les Numides, à notre grand regret, n’y font que de rapides apparitions, ou ne se laissent furtivement entrevoir que de loin », note Haouaria Kadra, auteure de la première biographie consacrée au roi numide, Jugurtha : un Berbère contre Rome. Aussi, pour compléter sa documentation, l’universitaire algérienne a-t-elle recouru à des fragments d’historiens latins (Plutarque, Tite-Live…) et grecs (Jean d’Antioche, Appien…).
Elle a essayé de pallier la rareté de l’information par des recoupements, qui éclairent sinon le personnage, du moins son époque. Plus historienne que biographe, elle s’est bien gardée, cependant, de combler les trous en recourant à son imagination. On pourrait le regretter, tant son récit est resté académique, précis mais austère. Quant au personnage de Jugurtha, il est, mille neuf cent un ans et deux cent vingt-six pages après, à peine mieux connu. L’Histoire n’aura finalement retenu de lui que l’image qu’ont voulu en laisser ses ennemis. Celle d’un prince usurpateur, d’un roi turbulent, d’un chef de guerre plus prompt à l’esquive qu’au combat franc, intrigant et corrupteur, « perfide, inconstant et amoureux du changement », mais aussi impulsif et rancunier, cherchant à se venger des Romains au mépris de ses intérêts et de ceux de son peuple, sacrifié sur l’autel d’irréalistes ambitions.
Jugurtha est un enfant naturel, né de la liaison entre Mastanabal, troisième fils de Massinissa, et une concubine. Bien que maintenu « dans la condition d’un simple particulier sans droit de succession », il reçoit des biens en compensation, mais aussi une éducation et une formation militaire dignes de son rang princier. À la mort de son père, Jugurtha est recueilli par son oncle Micipsa, qui le fait venir à sa cour, à Cirta (Constantine), et l’entoure des mêmes soins que ses propres enfants, Adherbal et Hiempsal. Sa vie dans un palais royal ne lui donne cependant ni le goût du luxe ni des habitudes de paresse. L’adolescent continue de pratiquer plusieurs sports, notamment l’équitation – il monte à cheval sans selle, ni brides, ni mors, ni éperons -, le lancer du javelot, la course et la chasse. Parallèlement, il s’initie à la philosophie grecque.
Selon Salluste, Jugurtha possédait un charisme tel qu’il suscitait « l’ardente affection des Numides ». Cette popularité ne manque pas d’inquiéter le roi, qui craint à juste titre que l’ambition du jeune prince ne le pousse à vouloir s’emparer du trône. Pour l’éloigner du royaume, en espérant peut-être qu’il tomberait sous les coups des guerriers étrangers, Micipsa l’envoie chez Scipion Émilien à la tête d’une armée et de douze éléphants, les « blindés de l’Antiquité ». Le général romain, qui incendia Carthage en 146 av. J.-C., était alors en guerre contre la ville de Numance, en Espagne.
Pendant cette campagne, qui dure de 134 à 132 av. J.-C., Jugurtha fréquente Polybe, qui écrira par la suite une précieuse Histoire universelle, ainsi que Marius, qui sera envoyé en Afrique, quelques années plus tard, pour le combattre. Il parfait aussi sa formation militaire et devient, « à force de travail et de zèle, de discipline rigoureuse et de mépris du danger, […] l’idole des nôtres et la terreur des Numantins » (Salluste dixit).
Bientôt, il se laisse convaincre que la valeur et le prestige acquis le rendaient digne de gouverner seul, si son oncle venait à disparaître. Pour cela, il doit se débarrasser des deux héritiers légitimes, ses cousins Adherbal et Hiempsal.
Jugurtha revient donc chez lui couvert de gloire. Sur le conseil de Scipion Émilien, le roi se décide à le légitimer, espérant ainsi l’amadouer. Trois ans plus tard, Micipsa meurt à l’âge de 80 ans. Les trois jeunes princes décident de partager les trésors royaux puis, à une date ultérieure, le royaume lui-même. Jugurtha, qui a déjà décidé de se débarrasser de ses deux cousins, fait assassiner le plus jeune et le plus ambitieux : Hiempsal. Une seule bataille lui suffit ensuite pour conquérir toute la Numidie. Adherbal, qui a le statut de « roi client de Rome », cherche alors asile chez ses protecteurs.
L’Empire romain envoie dix sénateurs pour partager le royaume entre les deux princes. Adherbal reçoit la Numidie orientale, pour former une zone tampon entre la Province romaine d’Afrique et les États de Jugurtha, qui s’étendaient jusqu’à la Maurétanie, au fleuve Muluccha (Moulouya). La frontière entre les deux royaumes se trouvait alors à l’ouest de Cirta. La capitale de Jugurtha était Iol (Cherchel) – ou Siga (près de l’embouchure de la Tafna).
Jugurtha, qui n’est pas satisfait du partage, attaque le royaume d’Adherbal quatre ans après (en 112 av. J.-C.). Incapable de résister aux assauts de son belliqueux cousin, Adherbal se réfugie à Cirta. Jugurtha recourt au blocus. Au bout de cinq mois, les habitants manquent d’eau et de vivres. Sommé par Rome de lever le siège, sous peine de graves sanctions, Jugurtha refuse. Désespéré, le roi assiégé capitule.
« Selon Diodore de Sicile, Adherbal se présenta à son cousin en suppliant, déclara renoncer à la royauté et demanda la vie sauve : Jugurtha le fit égorger, puis il fit torturer et exécuter tous les Italiens qui avaient combattu pour [lui] », note Haouaria Kadra.
Les Romains finissent par déclarer la guerre au roi numide. De 112 à 105 av. J.-C., Jugurtha défait à plusieurs reprises les légions romaines, remporte aussi plusieurs batailles à Calama (Guelma), près du fleuve Muthul, ou à Zama (Jama), et en perd d’autres à Cirta, Sicca Veneria (le Kef), Thala et Capsa (Gafsa). N’ayant jamais réussi à unifier toutes les tribus numides sous son commandement, il finit par perdre la guerre. Vaincu par Marius, il est finalement livré à Sylla par Bocchus, son beau-père, le roi des Maures.
En janvier 104 av. J.-C., lui et les siens sont menés au triomphe de Marius à travers les rues de Rome. « Derrière ses enfants et leurs serviteurs, Jugurtha se traînait péniblement, accablé par ses malheurs – celui d’être tombé du trône dans les fers de l’esclavage, et celui, pire à ses yeux, d’avoir entraîné ses enfants dans sa chute », écrit Haouaria Kadra. À la fin de la cérémonie, le roi déchu est jeté dans la prison du Tullianum, un cachot souterrain en partie inondé, privé d’air et de lumière, où le bourreau lui passe un lacet autour du coup et l’étrangle.
Le roi déchu n’a que 50 ans. Il restera pour la postérité comme le premier de la longue liste de ceux qui ont crié un jour « l’Afrique aux Africains ». Parmi eux : le Tunisien Habib Bourguiba, qui aimait se comparer à Jugurtha, mais à « un Jugurtha qui a réussi ».

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