Politique

Génocide des Tutsi au Rwanda : la journaliste Linda Melvern expose la fabrique du négationnisme

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Une exposition de photos au Centre du mémorial du génocide à Kigali, en avril 2014.

Une exposition de photos au Centre du mémorial du génocide à Kigali, en avril 2014. © Ben Curtis/AP/SIPA

Dans un essai fouillé, « Intent to Deceive », la journaliste d’investigation Linda Melvern décortique méthodiquement la stratégie mise en place par les génocidaires rwandais pour faire valoir leur lecture biaisée de l’histoire.

En avril 2014, vingt ans après le génocide des Tutsi, la BBC diffusait le documentaire Rwanda’s Untold Story (« Rwanda, l’histoire jamais racontée »), relayant la thèse d’un double génocide dont les principales victimes seraient en fait des Hutu.

Dix ans plus tôt, pour le dixième anniversaire des tueries, c’est l’enquête controversée du juge français Jean-Louis Bruguière, accusant le Front patriotique rwandais (FPR) de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, qui avait fait de l’ombre aux commémorations.

Si le déni est constitutif de tout génocide, celui des Tutsi a la particularité d’être remis en question de façon ouverte dans des forums respectables, au-delà des réseaux sociaux et des blogs complotistes.

Ce thème est au cœur du dernier essai de Linda Melvern, journaliste d’investigation britannique déjà auteure de deux ouvrages de référence sur le sujet. À l’aide d’arguments précis, de quantités de témoignages et de documents, Intent to Deceive (« La stratégie du mensonge ») expose la façon dont les négationnistes ont élaboré leur lecture alternative de l’histoire du génocide.

Campagne de désinformation à l’ONU

Le négationnisme du génocide a pour caractéristique d’avoir été construit dès les premiers jours des tueries. « Le coup de génie du gouvernement génocidaire a été d’utiliser son représentant au Conseil de sécurité pour répandre la théorie de la violence spontanée et incontrôlée et promouvoir la légitimité de ses actions sur une plateforme internationale. Les Nations unies ont fait partie intégrante de sa campagne de désinformation », souligne Linda Melvern. « Tout au long des trois mois du génocide, aucun autre représentant n’a demandé la mise à l’écart d’un diplomate qui persistait à légitimer les tueries », précise-t-elle.

Cette fable a été activement adoptée par de nombreux pays soucieux de justifier leur passivité. S’il est établi que le monde a tourné le dos au Rwanda lors du génocide, le rôle crucial que cette indifférence a joué dans la construction du négationnisme est moins étudié.

Le livre démontre pourtant l’impact catastrophique des errements du Conseil de sécurité sur la création du Tribunal international pour le Rwanda (TPIR). Ce dernier opéra avec des ressources humaines et un budget insuffisants lors de ses cruciales premières années, tandis que la limitation de la compétence du tribunal à la seule année 1994 l’empêcha de s’appuyer sur des documents-clés, comme les preuves d’achat d’armes avant 1994 ou les archives gouvernementales attestant du racisme de plus en plus virulent du régime depuis 1990.

Bien que le TPIR soit malgré tout parvenu à reconnaître pour la première fois la planification du génocide, Intent to Deceive démontre que son travail demeura bien en deçà de ce qu’il aurait pu produire. Et les négationnistes s’engouffrèrent dans chaque zone d’ombre.

Les relais du mensonge

La démonstration se poursuit par une plongée dans la nébuleuse qui a servi de relais à ces théories, notamment via la connivence d’une partie de la presse, reprenant parfois mot pour mot le vocabulaire négationniste. « Après leur défaite militaire, les membres du gouvernement défaits se sont accordés sur le fait que le FPR avait causé la catastrophe en envahissant le pays. […] Une guerre civile venait d’avoir lieu. […] Ils avaient désormais besoin de la presse occidentale pour faire passer le message », écrit Linda Melvern.

Et le message est clairement passé: « Sans doute faut-il se garder de toute naïveté, il n’y a pas les bons d’un côté, les méchants de l’autre », écrit Jean-Marie Colombani dans un éditorial du Monde le 18 juin 1994, après deux mois de massacres quotidiens des Tutsi.

En août 1995, l’ethnologue Pierre Erny soutenait de son côté, dans le quotidien La Croix, que deux génocides avaient eu lieu au Rwanda, tandis que dans Libération, le journaliste Stephen Smith, sans nier la réalité du génocide des Tutsi, insistait sur le fait qu’il n’y a « ni bons ni méchants » au Rwanda, mais au contraire des victimes et des bourreaux dans les deux camps.

Après son arrestation au Cameroun, en 1996, Ferdinand Nahimana, le chef de la propagande du régime extrémiste, a pour sa part donné des interviews au quotidien gouvernemental Cameroon Tribune et au mensuel panafricain Africa International. Se présentant comme une victime incomprise, il rappela la « complexité des massacres interethniques » au Rwanda.

Un cas marquant du livre est celui de Robert Gersony, consultant américain et ardent défenseur de la théorie des massacres systématiques de Hutu par le FPR, qui offre un exemple fascinant de la manière dont une histoire fabriquée de toutes pièces persiste et prend de l’ampleur avec les années. Bien que démentie par des analyses médico-légales américaines, Gersony ne cessa jamais de défendre sa thèse bancale, aujourd’hui reprise par des journalistes comme Judi Rever, auteure de In Praise of Blood, un ouvrage paru en 2018 qui fait également la promotion de la théorie du double génocide.

Les années passent, l’idéologie subsiste

Linda Melvern dresse un constat : après une période initiale caractérisée par la confusion et l’absence d’analyse lors des années qui ont suivi le génocide, une nouvelle tendance médiatique existe désormais dans le traitement de la question rwandaise: « C’est l’idéologie qui n’est pas morte. Cette dernière a eu une influence pernicieuse même sur les institutions les plus notables, comme le Guardian et la BBC« , précise la journaliste.

Bien que reconnaissant la réalité de « massacres » commis contre les Tutsi, les tenants de cette tendance produisent une interprétation des faits pouvant remettre en cause la qualification juridique de « génocide ».

On trouve plusieurs de ses défenseurs dans le milieu académique, où certains experts lui ont apporté un vernis de respectabilité, tout en ignorant souvent la réalité factuelle. Dans un livre paru en 2010, André Guichaoua, professeur à la Sorbonne, soutient ainsi que le FPR a délibérément abattu l’avion du président Habyarimana, sacrifiant la population tutsi dans sa quête de pouvoir, et ajoute que le génocide n’aurait débuté que le 12 avril, dans une réaction désespérée du gouvernement face à l’avancée des rebelles du FPR – une position ignorant les innombrables preuves que les massacres de masse avaient commencé dès le 7 avril.

La parole qui s’exprime dans l’après-génocide est d’abord celle de ceux qui ont intérêt à nier la réalité

Le livre relève la tendance des partisans de cette position à se citer mutuellement et à baser leurs propos soit-disant exclusifs sur les mêmes sources. Ainsi, la chercheuse américaine Helen C. Epstein défendait en 2017 une grille d’analyse similaire dans un ouvrage accusant le FPR d’avoir assassiné le président Habyarimana avec la complicité des États-Unis et de l’Ouganda.

Linda Melvern note que « la source de ses accusations était Filip Reyntjens, professeur émérite à l’Université d’Anvers, qui avait lui-même obtenu ses informations du colonel Théoneste Bagosora, génocidaire condamné par le TPIR et considéré comme l’architecte de la solution finale rwandaise. »

Tout reste à faire

Si la profusion d’informations fournies et la complexité du sujet ne font pas de Intent to Deceive une lecture toujours facile, cette première analyse exhaustive de l’histoire de la négation du génocide des Tutsi offre une ressource indispensable pour se retrouver dans le dédale qu’est devenue la littérature sur l’histoire du Rwanda.

L’ouvrage démontre également de façon admirable les techniques du discours négationniste qui prolifère sur les estimations, les extrapolations et l’ignorance de toute preuve n’allant pas dans son sens.

Face au pouvoir de séduction des théories négationnistes faciles et réductrices, opter pour une approche méthodique et rationnelle est-il efficace ? Linda Melvern répond sans hésitation par l’affirmative. « Seuls les faits permettent de lutter contre le mensonge. Et nous n’en sommes qu’au tout début. Je trouve incroyable qu’aucune recherche académique n’ait encore été produite sur les milices Interahamwe ». Il est vrai que les archives non analysées abondent, que de nouveaux documents sont désormais déclassifiés et que de nombreux acteurs de l’époque n’ont pas encore témoigné.

Comme l’a noté le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, la parole qui s’exprime dans l’après-génocide est d’abord celle de tous ceux qui ont intérêt à nier la réalité. Vingt-six ans après les faits, la recherche sur l’histoire du génocide ne fait que commencer.

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