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Ouverture économique en trompe l’oeil

Par - Samir Gharbi
Mis à jour le 19 septembre 2005 à 01:00

Un quart de siècle après l’arrivée au pouvoir de Moubarak, l’Égypte n’a pas encore décollé, au contraire. Les politiques d’ouverture – infitah – se suivent et se ressemblent : les trois quarts de la population égyptienne – soit environ 56 millions de personnes – vivent dans les conditions économiques d’un pays sous-développé, c’est-à-dire avec moins de 2 dollars par jour. Pourquoi une telle incurie ?
Le président Hosni Moubarak n’a fait qu’ajouter une couche de vernis sur la façade décrépie du pays des Pharaons. Quelques grandes entreprises prospèrent, telle Orascom dans les télécommunications, en profitant de la chute de la livre égyptienne : – 88 % depuis 1981 (sa valeur est passée de 1,43 dollar à 0,17 dollar). Mais l’écrasante majorité des Égyptiens ne survit que grâce aux subventions que l’État continue à verser pour avoir la paix sociale. Le pain baladi continue ainsi à se vendre au prix de 5 piastres, alors qu’il en coûte 20 (la différence est payée par l’État). On ne compte pas les familles sans logement : près de 60 % de la population du Caire (16 millions d’habitants) vit dans des habitations de fortune illégales, à cause de la lourdeur bureaucratique qui rend difficile sinon impossible l’octroi de permis de construire. Il faut, en effet, remplir soixante-dix documents et passer par trente et un bureaux pour accomplir les formalités de construction. Pour un Égyptien qui a de la patience, cela prend entre six et quatorze ans !
Il semble que le président Moubarak ait décidé, au crépuscule de son règne, de dégraisser le mammouth. Il a confié la gestion du gouvernement à un jeune Premier ministre, Ahmed Nazif, 53 ans, et celle des réformes économiques à son fils Gamal. Une nouvelle politique d’infitah a été ainsi lancée en septembre 2004 : privatisation de 172 entreprises et d’une banque, allègement de la fiscalité et réduction des procédures et des droits de douane… En 1991, un gouvernement précédent de Moubarak devait déjà privatiser 314 entreprises…
Aujourd’hui, la Banque mondiale est obligée de reconnaître que l’État contrôle le tiers de l’économie, les deux tiers du secteur bancaire et les trois quarts des investissements. Il ne peut pas faire autrement sans mettre le feu à la maison : la bureaucratie représente le gros de la classe moyenne (6 millions de fonctionnaires) et l’armée (avec ses 500 000 soldats, ses clubs et ses propres entreprises industrielles) est plus intouchable que jamais. Cette dernière absorbe 15 % du budget de l’État et les deux tiers de l’aide américaine (2 milliards à 2,5 milliards de dollars par an).
C’est grâce à ces deux « pouvoirs » – celui de la bureaucratie et celui de l’armée – que le régime tient la barque face au chômage et à l’afflux des jeunes : un Égyptien actif sur cinq n’a pas d’emploi, un Égyptien sur deux à moins de 25 ans… Ahmed Nazif s’est engagé à créer 500 000 emplois par an pour les 650 000 nouveaux demandeurs. Les rangs des chômeurs ne feront donc que grossir un peu plus chaque année.
L’Égypte se classe au 119e rang mondial (sur 177) dans le dernier tableau du développement humain publié le 7 septembre par le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement). Elle est loin derrière la Tunisie (89e), la Turquie (94e), l’Iran (99e), l’Algérie (103e) et même la Syrie (106e). Elle a l’un des taux de pauvreté les plus élevés du monde arabe, les dépenses d’éducation et de santé parmi les plus faibles, et les taux d’analphabétisme parmi les plus forts…
Sur la durée, l’Égypte a réalisé les progrès les moins rapides : son produit intérieur brut (qui mesure la valeur de la production annuelle de biens et services) a été multiplié par 20 entre 1960 et 2004, contre 25 pour le Maroc, 28 pour l’Algérie, 35 pour la Tunisie, 40 pour Israël et 60 pour la Turquie. La courbe du revenu par habitant (voir infographie) montre que l’Égypte ne parvient pas à décoller : le Tunisien, par exemple, gagne aujourd’hui deux fois plus que l’Égyptien alors qu’ils étaient à égalité en 1960. Le PIB de l’Égypte dépassait celui d’Israël en 1960 : 4 milliards de dollars, contre 3. En 2004, le rapport s’est inversé : 118 milliards pour Israël, contre 75 milliards pour l’Égypte. Un Égyptien moyen produit treize fois moins qu’un Israélien (1 310 dollars, contre 17 380).
Comment s’en sortir ? La manne touristique sur laquelle ont misé tous les gouvernements égyptiens depuis 1970 s’avère trop aléatoire en raison de la concurrence internationale et des risques d’attentats. Elle procure au pays 6 à 7 milliards de dollars par an, deux fois plus que les recettes pétrolières ou celles du canal de Suez (droits de passage). Le nouvel espoir, qui tombe à point nommé pour Ahmed Nazif, réside dans les dernières découvertes gazières effectuées dans le delta du Nil : plus de 3 400 milliards de m3 (deux fois plus que les quantités annoncées en décembre 2003). Ces réserves prouvées feront de l’Égypte, à partir de 2006, le sixième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié vers l’Europe occidentale et les États-Unis. L’argent qui va couler à flots (5 milliards de dollars en 2005, 10 milliards en 2010) servira-t-il à sortir enfin le peuple égyptien de la misère dans laquelle le socialisme nassérien et les fausses politiques d’ouverture l’ont confiné depuis cinquante ans ?