Livres

Samia Segaï : « L’émancipation des femmes franco-maghrébines se heurte encore à plusieurs obstacles »

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 14 juin 2020 à 10h50
L'auteur franco-algérienne Samia Segaï.

L'auteur franco-algérienne Samia Segaï. © DR

Dans son roman « Le choix de Naïma », la Franco-Algérienne Samia Segaï raconte le long chemin vers l’émancipation de trois amies franco-maghrébines confrontées à la puissance des carcans familiaux. Des sujets qui font écho à sa propre histoire.

Naïma, Rabia, Rachida. Trois femmes, trois « destins » et trois manières de faire face à des injonctions contradictoires. Le roman « Le choix de Naïma » (Ed. Noir Blanc Etc.) met en scène ces trois amies, jeunes adultes franco-maghrébines, toutes diplômées, prises entre leur libre-arbitre et l’attachement à leur famille.

La première tente de s’affranchir, la seconde reste prisonnière de son éducation, la troisième est coincée entre deux systèmes de valeurs. Des situations que l’auteure connait bien pour les avoir soit vécues soit observées.

Française d’origine algérienne, Samia Sebaï, a été élevée à Nanterre. Ses grands-parents venus de Maghnia, près de la frontière marocaine, ont connu les bidonvilles à leur arrivée dans l’Hexagone. Diplômée de droit international, elle vit à l’étranger depuis quinze ans et a exercé dans l’humanitaire avant de se tourner vers la coopération puis vers l’écriture.

Jeune Afrique : Dans « Le choix de Naïma », vous racontez le conditionnement et les tergiversations de trois protagonistes. Pourquoi avoir choisi des personnages féminins ?

Samia Segaï : C’est ce dont je peux le mieux parler. J’ai choisi des stéréotypes et me suis parfois inspirée d’histoires qui ont pu se passer dans mon entourage. Mais ces personnages sont tous issus de recompositions imaginaires.

Ma mère a appris à lire à école de la République, j’ai moi-même fait des études et j’ai été malgré tout confrontée au poids du père et des interdictions. C’est ce que traverse Naïma, il peut y avoir en ce sens une part d’autobiographie dans ce personnage, ses introspections, son ressenti.

J’avais envie de parler de femmes avec des profils plutôt positifs, qui ont fait de bonnes études et ont des métiers qu’elles ont choisis, ce que l’on retrouve très peu au cinéma ou dans la littérature. Pourtant, je connais plein de profils qui réussissent dans les cités, j’ai des amies avocates, ingénieures, magistrates, journalistes…

Si le nombre de ceux qui y parviennent reste encore limité, j’espère que la prochaine génération ira beaucoup plus loin. Je les encourage à s’attacher fermement à leurs études et à croire que c’est possible.

« Le choix de naima » de Samia Segaï (Ed. Noir Blanc Etc, 2019)

« Le choix de naima » de Samia Segaï (Ed. Noir Blanc Etc, 2019) © DR

Ces jeune adultes diplômées ne sont pas totalement autonomes, elles évoluent sous le contrôle de leur famille, chez qui elles vivent toujours. Est-ce propre aux femmes ?

Les différences sont encore claires entre filles et garçons dans ce type de familles. Les hommes ont la liberté d’aller et venir. Les femmes représentent toujours l’honneur de la famille.

Si les nouvelles générations ont un peu plus de liberté, la pression sociale prime encore, la réputation et le regard de l’autre comptent beaucoup. Le fait de vivre en communautés presque ghettoïsées dans des quartiers où tout le monde se connait y participe.

Ma mère m’a laissé certaines libertés, mais elle l’a toujours fait en cachette

Vous décrivez d’ailleurs ces femmes qui scannent les rues du regard pour surveiller ce qu’il s’y passe…

C’est du vécu. À mon époque, c’était très prégnant. Des femmes restaient longtemps postées aux fenêtres des grandes tours et on avait l’impression d’être surveillées. Mais je retiens un point positif de ce genre de microcosme : il y avait de grands élans de solidarité.

Vous évoquez le patriarcat mais les femmes, les mères, ne sont-elles pas aussi complices des reproductions sociales et des normes qui pèsent sur leur genre ?

Ça fait partie de leur conditionnement, souvent dénué de réflexion. Beaucoup sont nées comme ça et ne se posent pas la question. Par ailleurs, le père joue le rôle de garde-fou. J’ai bien senti que ma mère aurait aimé être plus libre. Elle m’a laissé certaines libertés, mais elle l’a toujours fait en cachette.

Les hommes sont-ils plus libres de s’arranger avec les traditions ?

Beaucoup d’hommes sont très attachés à leurs traditions et les font perdurer car ça les arrange. Elles sont taillées pour eux. Ils ont plutôt une position avantagée dans ce carcan.

Et c’est souvent hypocrite, car beaucoup de choses se font en cachette. Par exemple, l’alcool est prohibé mais beaucoup boivent. C’est un secret de polichinelle.

Le poids des traditions est tellement fort que, sans s’en rendre compte, on est attaché à ces valeurs.

Vos héroïnes ont une alternative : soit elles décident pour elles-mêmes au risque d’une rupture familiale, soit elles sacrifient leurs choix personnels par contrainte ou par reconnaissance envers leurs parents. Est-il possible d’établir une hiérarchie entre ces choix cornéliens ?

C’est très dur. On peut s’en plaindre et avoir soif de liberté mais le poids des traditions est tellement fort que, sans s’en rendre compte, on est vraiment attaché à ces valeurs. S’épanouir sans sa famille n’est pas évident et faire des choix à son encontre reste très douloureux.

Les ruptures familiales ne sont pas toujours définitives, elles peuvent demander un temps d’adaptation avant une réconciliation. Certaines de mes tantes ont par exemple fait des fugues et, des années plus tard, chacun fait comme si de rien n’était. 

Qu’est-ce que Naïma veut exprimer quand elle demande : « Pourquoi nous avoir donné autant d’espoir de vivre une vie meilleure si c’est pour nous gâcher nos chances d’être différents » ?

Dans la cité, on est tous éduqués de la même façon. Nos parents avaient à cœur qu’on étudie pour qu’on ne revive pas leur dure réalité des années 1950, qu’il s’agisse du travail ou de leur effacement face aux Français. Il a fallu être des migrants modèles.

Ils ne se rendent pas compte de leurs contradictions : ils veulent des enfants bien intégrés, mais pour eux, cela signifie ne pas faire de vague, et non pas de vivre avec son contexte. On se retrouve bloqué dans un schéma avec un plafond de verre.

Malheureusement, ma génération ne pouvait pas faire entendre raison à ses parents, ce n’était pas concevable. On en revient au choix cornélien : soit on subit, soit on accepte. Avec les réseaux sociaux, les associations et les mouvements féministes, il y a une ouverture qui permet de s’émanciper un peu plus.

Il y a aussi le « Mektoub », le destin avec lequel chacun peut s’arranger en le convoquant quand il veut. Est-ce un signe d’enfermement ?

C’est un peu un fourre-tout. Cette notion permet d’accepter les choses sans libre-arbitre tout en ne sortant pas de la voie tracée. On s’en sert un peu pour tout justifier, en bien comme en mal.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte