Politique

Faut-il juger l’ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika ?

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Abdelaziz Bouteflika, à Tlemcen en 2012.

Abdelaziz Bouteflika, à Tlemcen en 2012. © CHESNOT/SIPA

Réclamée par ses ex-Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia, au box des accusés dans le cadre de plusieurs affaires de corruption, la comparution de l’ex-président algérien Abdelaziz Bouteflika permettrait de rétablir la confiance entre la justice et les citoyens. Et de changer, à terme, la pratique politique en Algérie.

Le président déchu Abdelaziz Bouteflika sera-t-il jugé un jour pour sa responsabilité dans la corruption et dilapidation des deniers publics durant ses vingt ans de règne ? « Rien n’empêche aujourd’hui la justice de le convoquer, après les déclarations de ses deux anciens Premiers ministres, Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia. Surtout s’il y a une volonté politique d’aller dans ce sens », Farouk Ksentini, ténor qui défend notamment le général « Toufik ».

Retournement de situation

Qui aurait pu imaginer un tel retournement de situation ? Abdelmalek Sellal, qui dirigeait en février 2019 le staff de campagne pour réélire le président Bouteflika à un cinquième mandat, réclame désormais sa convocation devant la justice pour assumer sa gestion des affaires du pays.

Sous le règne de Bouteflika, il n’y avait ni pouvoir judiciaire ni pouvoir législatif. Le seul pouvoir existant était celui du président

Jugé depuis dimanche 1er mars en appel, devant la Cour d’Alger, dans le cadre des affaires liées à l’assemblage d’automobile et le financement illégal de la campagne présidentielle, l’ancien Premier ministre a soutenu qu’il n’entreprenait rien sans l’assentiment de l’ancien président de la République. « Sous le règne de Bouteflika, il n’y avait ni pouvoir judiciaire ni pouvoir législatif. Le seul pouvoir existant était celui du président. Il savait tout. Je ne faisais qu’appliquer ses directives », se défend Abdelmalek Sellal.

Le Premier ministre Ouyahia aux côtés de Abdelaziz Bouteflika.

Le Premier ministre Ouyahia aux côtés de Abdelaziz Bouteflika. © newpress/SIPA

De son côté, Ahmed Ouyahia a adopté la même stratégie de défense dans ce dossier. Accusé notamment d’avoir accordé des avantages aux concessionnaires automobiles ayant causé un préjudice financier de l’ordre de 856 millions d’euros au Trésor public, il assure qu’il n’avait « fait qu’appliquer le programme du président voté à l’Assemblée nationale ».

Le bâtonnier de la Cour de Tizi-Ouzou, Salah Brahimi, se dit, lui, « surpris qu’Abdelaziz Bouteflika soit épargné, alors que ses Premiers ministres et ministres sont au box des accusés dans le cadre de plusieurs affaires de corruption ». Et d’insister : « C’est quand même lui le premier responsable de la situation actuelle. C’est Bouteflika qui les a choisis et qui les a couverts. Il faut à présent qu’il dise où sont passés les 1200 milliards de dollars dépensés pendant son règne ».

Légalement, seule la Haute Cour de l’État est habilitée à juger un président de la République

Légalement, seule la Haute Cour de l’État est habilitée à juger un président de la République. Or, cette juridiction spéciale — dont la mise en place est prévue par la loi organique annoncée dans l’article 177 de la Constitution et qui a pour mission de « déterminer » les actes de « hautes trahison » et « des crimes et délits » commis par le chef de l’Etat ou le Premier ministre dans l’exercice de leur fonction — n’a jamais vu le jour.

« Un choix politique »

« Certes, pour le moment, cette Haute Cour n’a qu’une existence théorique. Mais le président Tebboune peut la mettre sur pied sans aucune difficulté. C’est un choix politique », nous lance Me Ksentini — pourtant réputé proche du clan Bouteflika.

Un point de vue largement partagé par Me Salah Brahimi, qui estime que le président déchu bénéficie toujours d’une protection le mettant à l’abri d’un procès pour le moment : « En attendant la mise place d’une Haute Cour de l’État, les magistrats de la Cour suprême peuvent se charger d’instruire eux-même les affaires liées à Abdelalziz Bouteflika. Cette procédure a bien été appliquée aux deux Premiers ministres Sellal et Ahmed Ouyahia. »

Cette affaire, première d’une longue série de dossiers relatifs à la corruption et aux abus de fonction — pour lesquels plusieurs hauts responsables et hommes d’affaires du régime d’Abdelaziz Bouteflika (1999-2019) sont incarcérés — est très suivie, en Algérie comme à l’international.

« Le président (Bouteflika) a une audience internationale. A mon avis, c’est maladroit et pas légaliste de vouloir contourner la Haute Cour d’État. Cela risque d’ouvrir la porte aux critiques », souligne Me Farouk Ksentini.

Portée symbolique

Le politologue Mohamed Hennad n’hésite pas, pour sa part, à mettre en avant les retombées positives que pourrait avoir une telle démarche : « La demande de traduire Bouteflika devant la justice est une bonne chose. Il pourra alors être accusé de ‘haute trahison’, ce qui aura une portée symbolique, susceptible de rétablir la confiance entre la justice et les citoyens. Et de changer, à terme, la pratique politique dans le pays. »

Des requêtes qui font écho aux demandes de plus en plus pressantes, émanant à la fois des cercles politiques que de la société civile ces derniers mois. « Entendre Bouteflika sur ses actions et sur les activités de ses collaborateurs est à ce stade l’unique gage de crédibilité pour que, ce qui est présenté comme une opération mains propres ne soit pas dans les faits une chasse aux sorcières », martèle le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), premier parti à réclamer la présentation de l’ex-président de la République, devant la justice, dès mai 2019.

Le diplomate Abdelaziz Rahabi n’en dit pas moins, considérant que « Abdelalaziz Bouteflika avait une responsabilité dans la corruption. Il l’a couverte. La comparution de l’ex-président est donc la seule solution pour rétablir la vérité ».

« Et même si l’état de santé de l’ancien président de la République ne lui permet pas de se défendre, sa présence est nécessaire  en tant que premier responsable de la destruction du pays », conclut Mohamed Hennad.

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