Racisme

Maha Abdelhamid : « Les Tunisiennes sont toujours représentées par des femmes à la peau plus claire »

En Tunisie, la société civile a obtenu l'adoption d'un texte de loi criminalisant le racisme

En Tunisie, la société civile a obtenu l'adoption d'un texte de loi criminalisant le racisme © Tim Pierce/CC/Flickr

Géographe, chercheuse au Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP), Maha Abdelhamid estime que, malgré de nombreuses mobilisations et des avancées législatives, les femmes tunisiennes noires sont trop peu visibles dans le paysage médiatique et politique en Tunisie.

Militante du mouvement anti-racisme depuis la révolution, Maha Abdelhamid a lancé le 23 janvier avec six concitoyennes – toutes issues du Sud tunisien – le groupe de réflexion Voix des femmes tunisiennes noires. Après avoir fait ses gammes en 2012 au sein de l’association ADAM pour l’égalité et le développement, pionnière de la dénonciation des discriminations contre les noirs dans le pays, elle est devenue membre du Comité pour le respect des libertés et droits de l’homme en Tunisie (CRLDHT). Installée en France depuis 2013, cette docteur en géographie sociale, chercheuse associé au Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP), a poursuivi sa mobilisation pour son pays sur les réseaux sociaux et au travers de ses recherches. Elle a également participé à organiser plusieurs mobilisations en Tunisie, comme la caravane de marcheurs contre le racisme de Djerba à Tunis, en 2014.

Jeune Afrique : Vous avez lancé le 23 janvier, date anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Tunisie (1846), le mouvement Voix des femmes tunisiennes noires. Pourquoi ce segment ? Estimez-vous être une minorité dans la minorité ?

Maha Abdelhamid : Je n’apprécie pas le terme de minorité, je dirais plutôt qu’en temps que noires nous ne sommes pas visibles car nos problématiques sont « invisibilisées ». C’est une question politique. Pour nous, il s’agit d’agir dans la continuité d’une lutte commune contre le racisme anti-noirs. Nous sommes un groupe de femmes, certes, mais d’anciens membres d’ADAM nous soutiennent et nous donnent des coups de main. Dès sa création, les femmes étaient en première ligne pour faire reconnaître le fait que le racisme existe en Tunisie, comme dans toutes les sociétés arabes. Nous avons souhaité monter un groupe de femmes non pas dans le but d’exclure les hommes mais pour créer une nouvelle dynamique dans la sphère féministe tunisienne où les femmes noires ne sont pas représentées.

Est-ce une manière de dire que vous n’avez pas trouvé votre place dans les mouvements féministes ?

La société ne reconnait pas encore la pluralité de la population tunisienne. Beaucoup ne connaissent pas l’Histoire du racisme. Et ce n’est pas la priorité de nombre d’associations existantes.

Il n’y a pas de femmes noires dans le paysage politique et les rares actrices noires enchaînent des rôles d’opprimées

Concrètement, de quel genre de discriminations souffrez-vous en tant que femmes noires ?

Les Tunisiennes sont toujours représentées par des femmes à la peau plus claire. Or, dans le Sud, il y a beaucoup de femmes noires. C’est une question d’image. Les rares actrices noires enchaînent encore des rôles d’opprimées. Et c’est malheureusement la réalité de nombre de femmes noires dans la société. Nous ne sommes pas non plus représentées dans les institutions. Mis à part Jamila Ksiksi, députée d’Ennahdha depuis 2014, il n’y a pas de femmes noires dans le paysage politique.

Nous sommes également victimes de violences sexuelles, comme toutes les femmes, mais le corps des femmes noires est encore particulièrement perçu comme hyper-sexué, objet de mythes et de fantasmes. Nombre de femmes noires sont sujettes à des remarques sexuelles dans la rue. Les améliorations constatées grâce au mouvement des noirs sont encore limitées.

Depuis octobre 2018, une loi contre les discriminations condamne pourtant le racisme, qu’il intervienne sous forme de propos, d’incitation à la haine ou de menaces. Y a-t-il eu des avancées sur le terrain grâce à ce texte?

Non, au contraire ! Les violences ont augmenté car cette loi en a énervé certains. Elle doit être accompagnée d’autres dispositifs au niveau éducatif et médiatique. Nous attendons une reconnaissance par tous des discriminations et une libération de la parole. Or, nous continuons d’entendre des propos racistes jusque dans l’Assemblée. Et les crimes racistes sont encore trop nombreux. Falikou Koulibaly, le président de l’association des ivoiriens a été assassiné en décembre 2018. Cette loi n’a donc pas été dissuasive.

Notre but est de sortir de la marginalisation et des images stéréotypées que nous subissons

Quels sont vos objectifs ?

Nous avons besoin dans un premier temps de nous rapprocher les unes des autres. Nous avons un vécu particulier et partageons un manque de confiance en nous. Nous comptons mobiliser les femmes noires afin de leur permettre de sortir de leur silence. Nous avons pour cela déjà créé un groupe Facebook privé non mixte, il faut s’adresser aux fondatrices pour y accéder. Chacune peut y raconter ses expériences et son ressenti, sans être traitée de paranoïaque. Nous avons réuni pour l’instant une centaine de femmes mais les blocages persistent. A terme, nous souhaitons créer une nouvelle tradition de l’écriture de soi.

Nous travaillons aussi à la création d’un site que nous espérons lancer le 21 mars (journée internationale pour l’élimination de la discrimination), afin d’y regrouper les archives de nos recherches, nos manifestes et vidéos : tout ce que nous avons fait depuis la création du mouvement des noirs en Tunisie. Mais pour cela, il nous faut mobiliser davantage de moyens financiers et humains. Le but est de sortir de la marginalisation et des images stéréotypées que nous subissons. Elles ont été en partie imposées par l’Histoire de l’esclavage dont on parle peu en Tunisie et qu’il nous faut revisiter. Le 23 janvier est d’ailleurs encore très peu célébré, bien que cette date soit devenue une fête nationale. 

 

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