Économie

Réda Hamiani sous les tirs croisés des patrons algériens

| Par Jeune Afrique
Réda Hamiani, 70 ans, préside le FCE depuis 2007.

Réda Hamiani, 70 ans, préside le FCE depuis 2007. © Samir Sid

D’un côté, on lui reproche d’applaudir à tout ce que fait le gouvernement. De l’autre, de ne pas soutenir explicitement Bouteflika. Le président du Forum des chefs d’entreprise ne sait plus sur quel pied danser !

Réda Hamiani, le président du Forum des chefs d’entreprise (FCE), est un homme seul. La tempête provoquée par le départ fracassant d’Issad Rebrab, patron de Cevital et membre fondateur de la plus importante organisation patronale du pays, a failli l’emporter. Pris en étau entre, d’un côté, une base particulièrement remontée – car laminée par un environnement des affaires exécrable – et, de l’autre, des patrons proches du clan présidentiel – et qui tiennent à faire du FCE un allié incontestable du pouvoir -, le patron des patrons algériens a bien du mal à tenir la barre d’un navire qui ne demande qu’à chavirer.

Sort

Son sort devait être scellé le 3 juin, lors d’une réunion du comité exécutif et du comité d’orientation stratégique de l’organisation. « Il était prévu qu’il serait poussé à la démission par les proches du clan présidentiel, raconte une source patronale. Mais il s’en est sorti miraculeusement, sauvé in extremis par une partie de la base du FCE. » Cette rencontre devait officiellement être consacrée à l’examen du plan d’action du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, présenté deux jours plus tôt devant le Parlement. Mais elle a été largement consacrée au cas Hamiani. Une autre réunion est prévue le 11 juin.

Fin mai, Issad Rebrab, patron de Cevital et membre fondateur du FCE, a claqué la porte.

Versatilité

Les principaux détracteurs du président du FCE, parmi lesquels Omar Ramdane, son prédécesseur, et Ali Haddad, PDG de l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiment (ETRHB-Haddad), lui reprochent sa versatilité et l’inconsistance de son discours quant au soutien apporté par l’organisation patronale au quatrième mandat du chef de l’État, Abdelaziz Bouteflika, réélu le 17 avril dernier.

« Hamiani n’a pas de position fixe, et cela est très préjudiciable au FCE. De plus, on ne comprend pas pourquoi il n’assume pas pleinement notre soutien au président », explique un membre du comité exécutif.

En réalité, l’organisation patronale est dirigée par les chefs d’entreprises proches du palais d’El-Mouradia. Surnommés « les décideurs », ce sont eux, assure-t-on au sein du FCE, qui dictent la conduite à suivre à Hamiani, en poste depuis 2007. Réélu fin 2013 pour un quatrième mandat de deux ans, l’ancien ministre délégué aux PME (1993-1994) tente de survivre dans un milieu hostile. Mais sa marge de manoeuvre se réduit chaque jour davantage.

Portrait

Réda Hamiani, 70 ans, préside le FCE depuis 2007. En 1993, il crée avec son frère Abderrahmane la société Redman, spécialisée dans le textile et le prêt-à-porter, avant d’être nommé ministre délégué aux PME dans le gouvernement de Rédha Malek (1993-1994).

Il fait partie des fondateurs de la Confédération algérienne du patronat, en 1989, avant de devenir vice-président du FCE en 1998.

Depuis la nomination d’Abdelmalek Sellal – dont Ali Haddad est réputé proche – à la tête du gouvernement, en septembre 2012, l’organisation évite soigneusement de critiquer le Premier ministre ou de remettre en question les choix économiques de l’exécutif algérien : la voix contestataire du FCE s’est éteinte. « Réda Hamiani applaudit quasiment toutes les mesures du gouvernement. Et quand, exceptionnellement, il formule des critiques, il prend des gants », commente un membre de l’organisation.

On n’entend plus le patron des patrons dénoncer avec virulence le mauvais climat des affaires, réclamer avec insistance l’abrogation de la règle des 49/51 relative à l’investissement étranger et fustiger la politique rentière du gouvernement. « Chaque fois qu’un nouveau ministre de l’Industrie est nommé, Hamiani affirme presque systématiquement que celui-là est le meilleur », remarque un chef d’entreprise.

Blocage

La mainmise des proches du pouvoir algérien est de plus en plus contestée par des patrons d’envergure. Après Slim Othmani, PDG de NCA-Rouiba (jus de fruits), qui a démissionné en mars pour protester contre l’implication du FCE dans la politique, c’est Issad Rebrab qui, à son tour, vient de claquer la porte. Le patron de Cevital (le plus grand groupe privé d’Algérie, avec 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2013) a non seulement quitté l’organisation patronale, mais il a surtout accusé, sans le nommer, Ali Haddad, membre influent du FCE, d’être à l’origine du blocage de ses projets d’investissements dans la pétrochimie, la sidérurgie ou encore l’immobilier en Algérie.

« Des confrères qui sont très proches de certains décideurs [politiques] rapportent à ces derniers des propos déformés. Et certains d’entre eux sont justement membres du Forum des chefs d’entreprise, que j’ai finalement décidé de quitter », a déclaré Rebrab au site TSA, le 28 mai. Et de dénoncer des connexions mafieuses au sommet de l’État… Dans les milieux d’affaires algériens comme étrangers, les accusations implicites de Rebrab contre Haddad ont fait l’effet d’une bombe. Jamais un grand patron n’avait porté publiquement des accusations aussi graves. Cela illustre de façon dramatique la profonde division qui règne au sein du FCE…

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Réda Hamiani, quant à lui, n’a pas commenté le départ du patron de Cevital, dont le groupe représente pourtant le tiers du chiffre d’affaires global de l’ensemble des membres de l’organisation patronale.

En guise de réaction officielle, seul un communiqué, plutôt lapidaire, a été publié le 3 juin : « Le FCE précise que l’adhésion comme le départ du Forum des chefs d’entreprise est un acte libre et souverain qui ne concerne en définitive que les individus eux-mêmes. Et le départ de deux patrons ne constitue nullement pour le Forum des chefs d’entreprise un acte de dénonciation de sa ligne de conduite. »

Malaise

Pour le clan des « décideurs », le départ de Rebrab est « un non-événement ». « Il a l’habitude de démissionner et de revenir », rappelle froidement Mohamed Baïri, patron d’Ival (distribution automobile) et vice-président du FCE. Un point de vue que ne partage pas le PDG d’un groupe privé local : « Le FCE est devenu un outil que certains patrons utilisent pour servir leurs intérêts personnels, déplore-t-il. Dire que la démission de Rebrab est un non-événement, c’est grave. C’est quand même le plus grand patron algérien ! »

Pour l’instant, le FCE a réussi à éviter l’implosion, mais le malaise demeure profond : l’association patronale est quasiment paralysée, et ses membres désertent l’un après l’autre les réunions importantes. Décidément, Réda Hamiani doit se sentir seul. Très seul.

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