Diplomatie

Libye – Abdulhadi Lahouij : « Il est temps que les Européens retirent leur reconnaissance au gouvernement de Sarraj »

Réservé aux abonnés | | Par
Des combattants alliés à Fayez al-Sarraj, en mai 2019 au Sud de Tripoli.

Des combattants alliés à Fayez al-Sarraj, en mai 2019 au Sud de Tripoli. © Hazem Ahmed/AP/SIPA

Après l’échec de plusieurs initiatives diplomatiques, les positions des différentes parties libyennes paraissent moins compatibles que jamais. A l’occasion de son passage à Paris, le ministre libyen des Affaires étrangères du gouvernement de l’Est (pro-Haftar), Abdulhadi Lahouij, fait le point avec JA.

Abdulhadi Lahouij, le ministre des Affaires étrangères libyen du gouvernement libyen dit d’intérim (pro-Haftar) s’est de nouveau arrêté à Paris – sa troisième visite en moins d’un an – lors d’une courte tournée européenne. Il revient de Genève, où se jouent actuellement des négociations difficiles entre parties libyennes pour l’obtention d’un cessez-le-feu durable.

Jeune Afrique : Pourquoi les négociations autour d’un cessez-le-feu à Genève sont-elles suspendues ?

Abdulhadi Lahouij : Il y a plusieurs obstacles. Notre objectif n’est pas de prendre une belle photo mais de trouver une solution durable à la crise. Et pour résoudre une crise, il faut que toutes les parties soient réunies. Or comment parler de participants « indépendants » alors que le pays est divisé  (une liste d’hommes politiques indépendants de Tripoli doit participer aux négociations à Genève, ndlr) ?

La Chambre des représentants (basée à Tobrouk et favorable à Haftar, ndlr) a choisi 13 représentants pour ces négociations, mais malheureusement, certains de ces représentants ont été acceptés et d’autres non, sans que l’on sache qui a pris cette décision. Nous insistons pour qu’ils participent tous, car ils représentent le peuple libyen. Nous ne voulons pas reproduire ce qui s’est passé après les négociations de Skhirat, Paris, Palerme, Abou Dhabi, etc.

Quelles sont les conditions de votre gouvernement pour le cessez-le-feu ?

Nous ne voulons pas de cessez-le-feu, nous voulons la fin de la guerre. Nous voulons le retour à une vie normale. Nous sommes pour le désarmement des milices et leur démantèlement, et pour que notre pays cesse d’être une source d’inquiétude et de troubles pour nos voisins et les pays du Nord de la Méditerranée. Mais aujourd’hui, avec quel partenaire pouvons-nous discuter ?

Il est exclu pour nous de négocier avec des vétérans de l’Afghanistan, ou des gens qui ont tué des Libyens à Benghazi ou à Derna

Il est exclu pour nous de négocier avec des vétérans de l’Afghanistan, ou des gens qui ont tué des Libyens à Benghazi ou à Derna et qui se trouvent aujourd’hui à Tripoli. Nous n’avons aucun problème ni avec Tripoli ni avec les Libyens. Ils sont des nôtres et nous les respectons, qu’ils nous soutiennent ou non. Nous ne voulons pas d’une solution provisoire qui donnera l’occasion aux milices de se réorganiser.

C’est surtout le ministre de l’Intérieur misrati Fathi Bashagha qui est l’homme fort à Tripoli en ce moment. Une négociation directe avec Misrata peut-elle avoir lieu ?

Mais les gens de Misrata sont aussi des nôtres, nous n’avons aucun problème avec eux. Fathi Bashagha a lui-même parlé il y a quelques jours de la présence des milices et de la corruption à Tripoli. Il a notamment affirmé que ce sont des milices qui contrôlent les services de renseignement extérieurs. Comment construire un avenir avec des milices qui contrôlent un appareil sécuritaire aussi stratégique ?

Le problème libyen, ce sont d’abord les milices armées

Les Libyens sont lassés de cette situation. Nous voulons une solution durable pour la Libye, mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Le problème libyen, ce sont d’abord les milices armées. Il faudra ensuite se pencher sur la redistribution des revenus pétroliers, la formation d’un gouvernement d’union nationale, l’unité des institutions et l’organisation d »élections locales et présidentielle. C’est notre feuille de route.

Que pensez-vous de la médiation algérienne ?

Nous sommes en contact permanent avec nos amis algériens. Et nous accueillons avec bienveillance leur médiation. L’Algérie nouvelle peut jouer ce rôle. De manière générale, nous encourageons tous nos voisins à rechercher avec nous une solution. Nous saluons aussi les efforts importants du Royaume du Maroc, comme il l’a démontré lors des accords de Skhirat. Le problème ne vient d’ailleurs pas des accords de Skhirat eux-mêmes, mais de ceux qui ne les ont pas appliqués, à savoir le gouvernement de Sarraj, qui est anti-constitutionnel et qui est fini. Et nous comptons sur le rôle de l’Afrique pour rechercher une solution, que ce soit au niveau de la Commission de l’Union africaine ou du Comité de Haut-niveau dirigé par Denis Sassou-Nguesso.

Nous demandons ainsi à l’émissaire de l’ONU qu’il accorde une place plus importante à l’Afrique pour qu’elle intervienne dans la crise. Mais dans tous les cas, et quelle que soit la capitale où elle se déroule, toute négociation qui ne tourne pas autour de la résolution du problème principal est condamnée à l’échec. Et ce problème principal, ce sont les milices.

Comment expliquer que la prise de Tripoli soit si longue si, comme vous le dites, votre gouvernement représente tous les Libyens ?

La ville est prise en otage. Nous ne voulons pas la destruction de la capitale, ni tuer les civils. Nous sommes là pour les protéger. Mais nous sommes presque à Tripoli, peut-être pas dans le centre, mais à moins de 10 kilomètres. Les milices prennent les civils en otage et ne les laissent pas quitter la ville. Mais je peux vous assurer que la majorité des Tripolitains soutient la libération de leur ville. C’est très clair : soit nous avons l’Etat de droit et l’ordre, soit nous avons les milices et le chaos.

C’est pourtant le maréchal Haftar qui a lancé la bataille pour Tripoli…

Le maréchal Haftar est un commandant militaire respecté, un leader national, un homme de paix, qui ne recherche pas le pouvoir. Il a lutté durant 40 mois pour expulser les terroristes de Benghazi. Nous y avons perdu des milliers de citoyens et de soldats. Nous avons libéré la ville avec notre sang. Et son combat pour libérer Tripoli s’inscrit dans la même logique, pour mettre fin au chaos des milices et à l’immigration clandestine. Ces vagues migratoires se poursuivent malgré les centaines de millions d’euros offerts par les Européens au gouvernement de Sarraj pour qu’il traite ce problème.

De quelle légitimité peut se prévaloir le gouvernement Sarraj alors qu’il a ramené des terroristes d’Idleb pour tuer des Libyens ?

Il est donc temps que les Européens retirent leur reconnaissance à ce gouvernement. De quelle légitimité peut-il d’ailleurs se prévaloir alors qu’il a ramené des terroristes d’Idleb pour tuer des Libyens, et qu’il laisse l’occupant turc poser le pied en Libye ? Notre message à la communauté internationale c’est que ce gouvernement ne contrôle qu’une partie de Tripoli. Nous contrôlons plus de 90 % du pays.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte