Politique

Génocide des Tutsi au Rwanda : des conférenciers taxés de négationnisme au Sénat français

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Mis à jour le 28 février 2020 à 09h42
Des photos des victimes du génocide d’avril 1994, au mémorial de Gisozi, à Kigali.

Des photos des victimes du génocide d’avril 1994, au mémorial de Gisozi, à Kigali. © Ben Curtis/AP/SIPA

Le Sénat français doit accueillir le 9 mars un colloque dont certains intervenants font polémique, car régulièrement accusés d’adopter une ligne négationniste sur le génocide des Tutsi. Les organisateurs revendiquent par ailleurs le « soutien » du Prix Nobel de la Paix 2018, Denis Mukwege, même si l’entourage du médecin congolais assure ne pas en avoir été informé.

« L’Afrique des Grands Lacs, soixante ans de tragique instabilité ». C’est le titre d’un colloque prévu le 9 mars prochain, et qui promet de faire grand bruit. Au-delà du prestige du lieu – la rencontre doit se tenir au Sénat français – si le colloque promet de faire polémique, c’est bien en raison du panel qui sera amené à débattre. Parmi les invités on retrouve en effet plusieurs personnalités dont les écrits sur le génocide des Tutsi au Rwanda sont régulièrement au cœur de vives polémiques entre spécialistes et dont les positions sont souvent taxées de révisionnisme, voir de négationnisme.

Les organisateurs avancent également le nom d’un prestigieux « soutien » : celui de Denis Mukwege, le médecin congolais co-lauréat du prix Nobel de la Paix 2018, que les médias ont pris l’habitude de surnommer « l’homme qui répare les femmes », pour son engagement contre les violences faites aux femmes dans les conflits qui ravagent l’est de la RDC.

Organisée avec le parrainage de l’Académie des Sciences d’Outre-mer – anciennement l’Académie des sciences coloniales – , la conférence sera animée par l’un de ses membres, l’éditorialiste français Vincent Hervouët. Elle doit, selon le programme, réunir plusieurs « spécialistes internationaux » pour « faire le point sur les conflits qui dévastent cette région depuis soixante ans ».

Rever, Onana, Ndagijimana et Védrine

Parmi eux, Judi Rever, auteure de l’ouvrage In Praise of Blood, the Crimes of the Rwandan Patriotic Front. Dans ce livre, paru en mars 2018 dans chez Penguin Random House, la journaliste canadienne accuse notamment le FPR d’avoir infiltré les milices hutu Interahamwe et d’avoir participé directement au massacre des Tutsi.

Pour ce faire, la journaliste se base notamment sur un rapport confidentiel du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) – qui n’est pas reproduit dans son livre – et défend, en filigrane, la thèse très controversée d’un double génocide. Depuis sa publication l’ouvrage est au cœur d’une vive polémique chez les spécialistes du génocide des Tutsi.

Autre participant à la conférence, l’écrivain Charles Onana, qui a récemment publié Rwanda, la vérité sur l’opération Turquoise (novembre 2019, L’artilleur). Auteur de plusieurs ouvrages polémiques sur le génocide des Tutsi, dans lesquels il accuse la rébellion du FPR d’avoir commis un double génocide, le journaliste franco-camerounais s’est récemment retrouvé au cœur d’une controverse après avoir accordé une interview à la BBC, en novembre dernier. Le journaliste Jacques Matand, qui a réalisé l’entretien, a été licencié depuis, la direction de la radio britannique invoquant des pressions des autorités rwandaises liées à cet entretien, ce que Kigali a démenti.

Jean-Marie Vianney Ndagijimana, ancien ambassadeur du président Juvénal Habyarimana à Paris (1990-1994) et éphémère ministre rwandais des Affaires étrangères du premier gouvernement d’Union nationale, doit également se joindre à la discussion. Il est l’auteur de Paul Kagame a sacrifié les Tutsi (avril 2009 La Pagaie Eds).

En 2012, il avait perdu le procès pour diffamation et injures qu’il avait intenté à l’historien Jean-Pierre Chrétien et au journaliste-écrivain Jean-François Dupaquier. Ces derniers l’avaient accusé de défendre une ligne négationniste.

Hubert Védrine, ancien secrétaire général de l’Élysée (1991-1995) et grand défenseur du rôle – pourtant controversé –  de la France pendant le génocide complétera le panel, aux côtés de l’écrivaine américaine Helen Epstein.

Denis Mukwege a-t-il apporté son soutien ?

En marge de ce panel choisi « d’un commun accord entre les membres de l’académie », précise l’une de ses membres, les organisateurs de la conférence avancent un soutien de poids, mis en exergue dans le programme : celui de Denis Mukwege, gynécologue congolais dont le travail a été couronné d’un Prix Nobel de la Paix en 2018.

La réalité du soutien de ce dernier semble cependant incertaine. Contactée par Jeune Afrique, son équipe a d’abord prétendu ne pas en être informée. « Il semblerait que nous n’ayons aucune information sur cet événement », s’est contenté de répondre un membre du cabinet du médecin congolais, ajoutant qu’« il semble très peu probable que Denis Mukwege soit partenaire ou qu’il soutienne un tel événement sans que nous, les membres de son cabinet, soyons au courant ».

Contactée, l’académie des Sciences d’Outre Mer nous a, pour sa part, formellement assuré du soutien effectif de Denis Mukwege à ce colloque.

Très investi sur les questions d’impunité lié aux conflits dans l’est de la RDC, le gynécologue congolais devait déjà participer le 2 décembre dernier à une conférence organisée à l’Assemblée nationale française sur le Rapport Mapping de l’ONU, qui avait pour but de recenser les différents crimes de guerre commis entre 1933 et 2003 en RDC. Il n’avait finalement pas pu y assister pour des raisons familiales.

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