Sécurité

Bakary Sambe : « Le dialogue avec les jihadistes maliens risque d’être contre-productif »

Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et professeur à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal) à  Dakar, Sénégal le 15 mai 2019.

Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et professeur à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis (Sénégal) à Dakar, Sénégal le 15 mai 2019. © Clément Tardif pour JA

La perception du conflit au Sahel ne correspond pas à la réalité du terrain. C’est la conviction de Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, qui plaide pour dépasser la seule analyse via le prisme de l’extrémisme religieux et prendre toute la mesure de l’importance, dans la perpétuation de la crise, des trafics qui alimentent les groupes jihadistes.

Trafic de drogues ou d’armes, contrebande de cigarettes, de médicaments, vol de bétail, rackets, orpaillage… Profitant de la porosité des frontières et de l’absence de l’État dans de vastes territoires, les groupes jihadistes et mouvements armés qui sévissent dans le Sahel se financent grâce à une multitude d’activités illicites.

Si de multiples rapports et études ont documenté ce phénomène, les analyses sur les ressorts de la violence à l’œuvre dans cette région ne prennent pas assez en compte ce phénomène, estime Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute et professeur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis au Sénégal.

Le chercheur, qui plaide pour que cette donnée soit mieux prise en compte dans les tentatives de compréhension des enjeux sécuritaires, et donc dans les politiques mises en œuvre pour y faire face, insiste également sur la nécessité de « renforcer les facteurs de résilience » qui permettent aux communautés de résister à l’extrémisme violent.

Quant à la main tendue par Bamako aux jihadistes, Bakary Sambe juge que, si le président Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé tenter d’ouvrir de dialoguer avec Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa, c’était « une initiative par dépit » face à l’échec des solutions militaires.

Surtout, le chercheur doute que ce changement de stratégie puisse effectivement porter ses fruits, estimant même qu’elle risque d’être  » contre-productive ». Selon lui, ce dialogue pourrait couper les chefs jihadistes locaux de leurs bases et donner plus de poids aux groupes étrangers, tels que l’État islamique au grand Sahara (EIGS).

Jeune Afrique : Pourquoi estimez-vous qu’il existe un écart entre la perception qu’à la communauté internationale du conflit dans le Sahel et la réalité du terrain ?

Bakary Sambe : La terminologie « lutte contre le jihadisme dans le Sahel » elle-même pose problème. Les populations locales les appellent des bandits, des voyous, des agresseurs… Pour moi, nous sommes passés à une ère du post-jihadisme, un mix entre le jihadisme idéologique qui prévalait à l’époque d’Oussama Ben Laden, et le narcotrafic, le trafic d’armes et le grand banditisme. Cela se combine avec des heurts intercommunautaires, qui sont instrumentalisés par ces groupes.

La communauté internationale a une perception du conflit qui a une quarantaine d’années de retard. Et elle a, en outre, une responsabilité dans la situation actuelle : dans les années 1980-1990, on a imposé les programmes d’ajustement structurels à nos États, on a imposé de faire le moins d’État et d’investir le moins possible dans l’éducation, la santé et de libéraliser les entreprises publiques. Il y a également un manque de coordination entre les différentes stratégies au Sahel.

Cette multiplicité des stratégies et des acteurs ne reflètent-elle pas, également, la complexité du terrain, entre groupes jihadistes, groupes armés, milices d’auto-défense ? 

Effectivement. Il existe plusieurs types de groupes. Il y a d’une part les groupes jihadistes ancrés localement, tels que la Katiba Macina ou Ansaroul Islam. Il faut se rappeler qu’à ses débuts, au Burkina Faso, Ansaroul Islam a prospéré en instrumentalisant les frustrations de populations et les conséquences de la mal-gouvernance.

Il y a, par ailleurs, des groupes transnationaux qui essaient de s’implanter localement, en s’appuyant sur des groupes existants. C’est le cas de l’EIGS et du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM) de Iyad Ag Ghali. Ce dernier veut se constituer une forme de légitimité. En même temps, il cherche à construire un conglomérat jihadiste, en réunissant tous les groupes existant, afin d’affirmer sa suprématie dans le Sahel et, surtout, d’asseoir son contrôle sur l’économie criminelle de la région.

Quelle est la spécificité dans le centre du Mali ? 

En ce qui concerne les heurts intercommunautaires entre Peuls et Dogons dans le centre du Mali, ce sont des problèmes entre éleveurs et agriculteurs qui existent partout. Mais en raison du déficit de gouvernance sécuritaire, les autorités ont pris le risque de mobiliser une communauté pour combattre des jihadistes, qui finalement étaient assimilés aux Peuls.

Le Burkina Faso est en train de commettre la même erreur avec les volontaires de défense de la patrie. Je crains qu’ils ne deviennent comme les Kogleweogos (groupe d’auto-défense). En recrutant des volontaires pour lutter contre le jihadisme, ces derniers risquent de se muer en milices et d’attaquer les Peuls.

Le président Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé que Bamako tentait actuellement de dialoguer avec les chefs jihadistes maliens. Est-ce une bonne ou une mauvaise stratégie, selon vous ?

Le constat premier est que c’est une initiative par dépit, lancée après l’insuccès des opérations militaires et du temps qu’a pris le renversement du rapport de forces.

Avec ce dialogue, Iyad Ag Ghaly est aujourd’hui présenté comme une personnalité incontournable, sans être sûr qu’il fera le pari de la paix. Mais les préalables de ce dialogue ne sont pas réglés.

De quoi allons-nous dialoguer ? Pouvons-nous imaginer Iyad Ag Ghaly se départir de son objectif initial d’application de la charia ? Cela le décrédibiliserait complètement au sein du mouvement jihadiste. De son côté, le Mali est-il prêt à renoncer à la forme républicaine de l’État ?

Au lieu de couper les mouvements jihadistes transnationaux de leurs ancrages locaux, nous contribuerons au contraire à grossir leurs rangs

Les problématiques sont elles identiques concernant le cas de Amadou Koufa ?

Du côté de la Katiba Macina, le problème est tout autre. Amadou Koufa n’a ni la légitimité ni la maturité politique de Iyad Ag Ghaly. On l’oublie souvent, mais il n’est pas du Macina, il est du Gourma. Ses soutiens ont commencé à le quitter à partir des affrontements qui ont eu lieu le 10 janvier dans le centre, pour rejoindre l’EIGS. Il lui est notamment reproché sa gestion des bourgoutières (pâturages flottants dans le delta intérieur du Niger) et des droits de passage des pâturages.

Lorsqu’il voulait recruter des hommes dans cette zone, sa promesse était de gouverner, selon les préceptes de Sékou Amadou (fondateur de l’empire peul du Macina, une théocratie musulmane également appelé Diina). Mais au fil du temps, il est apparu comme un acteur inféodé à Iyad Ag Ghaly, qui les revendications communautaires de base. Une partie de ses troupes le rappelle d’ailleurs à l’ordre. Ce sont ceux-là qui sont les vrais acteurs locaux qui lui ont donné une légitimité et un ancrage dans le Macina.

Nous risquons donc nous retrouver dans une situation contre-productive. Au lieu de couper les mouvements jihadistes transnationaux de leurs ancrages locaux, nous contribuerons au contraire à grossir leurs rangs, avec ceux qui auront quitté Iyad Ag Ghaly ou Amadou Koufa.

Le retour de l’armée reconstituée dans plusieurs villes dont Kidal, Gao et Tombouctou marque-t-il le retour de l’État dans le septentrion malien ? 

Oui, mais je pense qu’il ne faut pas uniquement un État armé et aux mains vides. Il faut que la population ait de nouveau confiance en l’État. Et pour cela, il faut aussi un État providence, qui puisse revenir et investir dans l’éducation, les infrastructures, la santé… Lorsque je vais dans ces régions, les populations me disent qu’il n’y a pas eu de construction d’une nouvelle route depuis 30 ans.

Le désaveu de l’appareil sécuritaire et militaire est également, en partie, dû au fait que nos populations sont habituées à la présence d’un État uniquement répressif, et à l’absence d’un État protecteur.

En même temps que l’on essaie de gagner la guerre, on doit aussi gagner la paix, avec les populations

Les troupes étrangères, en particulier françaises, sont aujourd’hui rejetées par une partie de la population, alors que ses soldats avaient été accueillies comme des libérateurs. Pourquoi, selon vous ? 

L’expérience de l’Irak, par exemple, a montré que lorsque des forces armées arrivent en « libératrices », elles finissent par être perçues comme des forces d’occupation. Mais dans le cas de la France, voilà un pays qui perd des hommes, qui fait des investissements importants dans la région, qui est plus engagé que tous les partenaires européens, mais qui souffre pourtant d’une image très négative auprès d’une partie de la population.

Je crois qu’il y a à la fois un déficit de communication et de stratégie civilo-militaire. Les populations locales se disent : comment est-ce possible que je sois entouré d’une armada, tout en me sentant en insécurité physique, alimentaire et avec des besoins primordiaux tels que l’accès à l’eau qui ne sont pas satisfaits ? En même temps que l’on essaie de gagner la guerre, on doit aussi gagner la paix, avec les populations.

Dans la complexe architecture sécuritaire actuellement à l’œuvre dans le Sahel, comment considérez-vous le rôle du G5 Sahel ? 

Le G5 Sahel est la seule instance endogène, crée par des Africains pour réfléchir sur cette crise. Même si elle peine à atteindre ses objectifs, notamment à cause des promesses de financement non tenues par les partenaires internationaux, elle a été largement plus efficace que la Cedeao au début de la crise malienne. Il a fallu attendre l’intervention du Tchad et de la France, en 2013, pour que quelque chose bouge.

Vous prônez vous-même une approche moins « sécuritaire ». Comment la définiriez-vous ? 

Il faut travailler sur les facteurs de résilience des populations. Pour ce faire, il faut aller au delà des facteurs de radicalisation, mentionnés dans tous les rapports. Il s’agit entre autres de la marginalisation, de la pauvreté, de la mal-gouvernance et du chômage.

Il y a dans les rangs des groupes jihadistes des jeunes en quête de sens sur le plan spirituel, religieux. Il y a également ceux qui sont en quête d’une amélioration de leur condtions de vie, qui sont là pour des raisons économiques. C’est le cas de ces jeunes à qui l’on promet une moto et 300 000 francs CFA pour rejoindre Boko Haram.

Le processus de prévention ne consiste pas seulement à identifier les causes de la radicalisation, il suppose en plus de connaître et de renforcer les facteurs de résilience à ce phénomène. Nous devons maintenant nous intéresser à ce qui permet à une communauté de ne pas basculer dans l’extrémisme. Parfois sur des ressorts qui peuvent sembler anecdotiques ou marginaux, mais sont en fait fondamentaux. c’est le cas de la parenté à plaisanterie, par exemple. Il faut aussi renforcer le rôle des chefs traditionnels.

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