Politique

[Tribune] Au Cameroun, abstention ne veut pas dire apathie

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Par  Marafa Hamidou Yaya

Ancien ministre et ancien secrétaire général de la présidence camerounaise.

Une femme inscrivant son empreinte digitale, lors de l'élection présidentielle à Yaoundé, au Cameroun, le 9 octobre 2011 (photo d'illustration).

Une femme inscrivant son empreinte digitale, lors de l'élection présidentielle à Yaoundé, au Cameroun, le 9 octobre 2011 (photo d'illustration). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Depuis sa cellule, Marafa Hamidou Yaya, ex-secrétaire général de la présidence et ancien proche collaborateur de Paul Biya, appelle les représentants de la nation nouvellement élus à extraire le Cameroun de son immobilisme.

Les élections du 9 février 2020 dont vous tenez vos mandats ont été marquées par un taux d’abstention historique, sans doute de 70 %.

Abstention ne veut pas dire apathie. Sans parler des boycotts, la lassitude des abstentionnistes est de manière évidente un acte de protestation : un déni actif de la légitimité des élections et de votre propre légitimité à représenter la nation.

Rien d’étonnant à ce déni. Dans mon dernier message à la nation, il y a deux ans, j’exprimais un espoir : que les élections de 2018 permettent d’extraire enfin le pays de son immobilisme. S’est-il réalisé ? L’abstention historique est la plus claire des réponses : non. Non, le vote de 2018 n’a pas été utile. Non, il n’y aucune raison de penser que celui de 2020 le sera.

Et quand voter devient inutile, la nation oppose à ses représentants son froid silence, qui veut dire : vous ne nous représentez plus. Alors, pourquoi m’adresser à vous dans mon premier message en deux ans, vous sur qui pèse ce silence ?

Parce que, malgré tout, vous avez un moyen de faire revivre la confiance de la nation dans les institutions. Ce moyen ne demande aucun effort d’organisation, aucune concertation, aucun financement. Il est déjà entre vos mains. Vous pouvez l’exercer demain. Quel est-il ? Dire la vérité. Dites-la sur les quatre priorités que j’évoquais en 2018 et qui sont tout aussi cruciales aujourd’hui.

Unité

Dites-la sur le fait que l’unité est littéralement vitale pour le Cameroun mais que le pays est plus divisé que jamais. Division entre anglophones et francophones : l’Union africaine (UA) vient de faire de la résolution de cette crise une de ses huit priorités de l’année, crise dont le massacre de Ngarbuh-Ntunbaw souligne l’insupportable aggravation. Division entre communautés, mise en évidence par les émeutes d’Obala et Sangmélima.

Dites que la reconnaissance des particularismes est une aspiration légitime. Que pour la réaliser, il y a plusieurs voies nécessaires, dont la dévolution des pouvoirs de l’État vers les deux régions anglophones et l’établissement d’une règle d’équité entre les régions dans la dépense et l’investissement publics.

Dites-la sur le fait que c’est le principe d’irresponsabilité qui gouverne l’action publique. Depuis des années, le pays contracte des dettes abyssales pour des projets qui ne servent à rien, comme les 1 000 milliards de FCFA de la CAN.

Le taux de croissance ne veut rien dire quand le taux de chômage des jeunes est de plus de 50 %

En parallèle, des projets d’une importance absolue sont paralysés : les forages d’eau potable dans l’Extrême-Nord, le démarrage des activités du port de Kribi, la réalisation des barrages de Lom-Pangar et Memvele, le rétablissement de la liaison ferroviaire entre Douala et Yaoundé, interrompue depuis la catastrophe d’Éséka, et tant d’autres.

Dites-la sur le taux de croissance du PIB de 3 % que vante notre gouvernement : il ne veut rien dire quand le taux de chômage des jeunes est de plus de 50 %, que huit millions de nos compatriotes vivent sous le seuil de pauvreté. Qu’il est urgent de mettre en place un plan d’actions pour développer l’agriculture, l’industrie et les services.

Dites-la sur le fait que le Cameroun pèse de moins en moins sur la scène internationale. Qu’un pays qui apprend par la presse le remplacement du FCFA par l’eco, dans huit pays, l’apprendra de la même manière pour ce qui le concerne demain. Dites la vérité, partout, sur tout.

Lien de confiance entre la nation et les institutions

Et puis ? Et puis je pourrais vous inviter à aller plus loin. À vous battre pour faire adopter les bonnes mesures, pour vous assurer qu’elles soient suivies d’effet, pour une politique de décentralisation effective, contre l’instrumentalisation de notre justice.

Mais je ne veux pas vous en demander plus que ce que peut un simple prisonnier depuis sa cellule. Mais ce serait mentir de prétendre que l’État vous laisse un pouvoir réel d’agir sur la destinée du pays. Mais dire la vérité sera déjà un acte de refondation du lien de confiance entre la nation et les institutions. Mais dire la vérité sera déjà un pas décisif vers l’émergence de la République que nous appelons tous de nos vœux : la République sincère.

Le silence de sept électeurs sur dix ne vous décharge pas de votre responsabilité envers eux ; il l’alourdit immensément.

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