Politique

Louisette Ighilahriz, de la guerre d’indépendance algérienne aux manifestations du Hirak

Comme tous les vendredis, Louisette Ighilahriz, figure de l'indépendance de l'Algérie, est présente et apporte son soutien aux manifestants du Hirak. À Alger, le 6 septembre 2019.

Comme tous les vendredis, Louisette Ighilahriz, figure de l'indépendance de l'Algérie, est présente et apporte son soutien aux manifestants du Hirak. À Alger, le 6 septembre 2019. © Sabri Benalycherif

À 83 ans, la militante nationaliste durant la guerre d’Algérie (1954-1962) Louisette Ighilahriz bat le pavé, tous les vendredis, pour réclamer la libération des détenus d’opinion et la fin du système. Portrait.

Depuis le déclenchement du mouvement de contestation populaire, le 22 février 2019, Louisette Ighilahriz n’a raté aucune des 52 journées de mobilisation. Chaque vendredi, vers 12h30, un taxi la conduit à la place Maurice-Audin, point névralgique des journées de mobilisation à Alger, qu’elle ne quitte que six heures plus tard, quand la foule commence à se disperser.

Lorsqu’elle arrive au point de rendez-vous, accompagnée comme toujours de ses deux amies Hassina et Christine, les manifestants s’empressent de l’embrasser sur le front. « J’ai l’impression que sa peau est usée par tous ces baisers », déclare Christine, qui relève « une capacité chez Louisette d’aller vers les autres, d’être à leur écoute et leur venir en aide spontanément ». Elle se souvient du jour où l’ancienne moudjahida a acheté plusieurs numéros de la revue de l’Association algérienne pour la sauvegarde et la promotion du patrimoine, pour laquelle son amie militait, en guise d’aide financière.

Pour l’octogénaire, s’investir en faveur du « Hirak » était une évidence. Militante nationaliste durant la guerre d’Algérie (1954-1962), elle répète souvent à ses proches qu’ « une année de révolution n’est rien par rapport à sept ans de guerre de libération ». Son mot d’ordre : « Ne jamais revenir en arrière ». « J’ai l’impression de retrouver mes vingt ans. Je suis fière de marcher aux cotés de cette jeunesse. Ce qui se passe aujourd’hui est magnifique, c’est la révolution du sourire ! », confie fièrement Louisette à Jeune Afrique.

Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus têtu et courageux qu’elle

S’appuyant sur une béquille, la militante marque souvent une pause au niveau du café Capucine. Un débat s’engage alors avec les clients. L’ex-combattante impose le respect et la révérence. Son amie Hassina se souvient de leur première rencontre : « C’était à la caisse d’assurance. Mon mari m’a dit qu’il s’agissait d’une grande dame mais je n’ai pas osé l’approcher ». Ce n’est que quelques années plus tard, lors d’une séance de dédicaces du livre d’un ami commun, qu’Hassina prendra son courage à deux mains. « J’ai vu en elle une personne avec des valeurs et de grandes qualités ». Les deux femmes ne se quitteront plus.

« Aujourd’hui, Louisette est engagée à 100 % dans la révolution algérienne », assure son amie. Et malgré la douleur que lui causent ses anciennes blessures par balles, l’icône de la guerre d’indépendance n’hésite pas à s’immiscer dans la foule pour prendre part aux manifestations. « Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus têtu et courageux qu’elle », confie Hassina.

Sauvée de la torture

Née à Oujda (Maroc) en 1936, Louisette s’installe en Algérie avec sa famille à l’âge de douze ans. Étudiante en psychologie, elle s’engage à 20 ans dans les rangs du Front de libération nationale (FLN) et devient membre du réseau des « porteurs de valises » pendant la bataille d’Alger, sous le nom de Lila.

Grièvement blessée par balles lors d’une embuscade en septembre 1957, à Chebli, elle est rapatriée d’urgence à la 10e division parachutiste, où elle déclarera avoir subi d’innommables tortures. La militante nationaliste parlera pour la première fois de ces souffrances physiques dans son livre Algérienne, publié en 2001.

La couverture du livre Algérienne de Louisette Ighilahriz

La couverture du livre Algérienne de Louisette Ighilahriz © DR

J’espère vivre assez longtemps pour savourer, ne serait-ce qu’un instant, la véritable indépendance du pays

Un médecin de l’armée française, un certain commandant Richaud, réussit alors à l’extirper des griffes de ses tortionnaires. « Louisette n’a gardé aucune rancœur. Son seul regret, c’est de ne pas avoir réussi à retrouver son sauveur pour lui témoigner sa reconnaissance », témoigne Christine. Elle ira, plus tard, fleurir sa tombe sur laquelle elle déposera une plaque en laiton : « Où que tu sois, tu seras, toujours parmi nous », peut-on lire sur la plaque funéraire.

Dans les années 1990, la future sénatrice n’hésite pas à tenir tête aux intégristes qui tentent d’imposer leur loi dans son quartier. Elle les toise en disant : « Si votre Dieu vous autorise à massacrer les bébés et trancher la gorge des adultes, le mien ne pardonnera jamais au vôtre ce travail sanguinaire ».

Électron libre

« Louisette un véritable électron libre qui n’a pas hésité à affronter ses tortionnaires devant la justice française. Elle sera également la première femme à refuser la politique d’alignement au Sénat algérien », rappelle Hassen Madjoudj, chirurgien.

Protestant contre le cinquième mandat de Bouteflika qui se profilait à l’horizon, elle démissionne, en octobre 2018, du tiers présidentiel du Conseil de la nation. « Le 4e mandat fini très mal avec l’affaire de la cocaïne, la chkara, la mise sous mandat de dépôt des généraux et la présence à nos portes du FMI parce que nos réserves de change ont fondu » écrit-elle alors dans sa lettre de démission, tout en continuant à scruter de près l’actualité politique algérienne.

Une année après les premières manifestations, le Hirak reste, selon elle, « toujours aussi fort et convaincant ». « Ce mouvement a eu un impact certain sur la satisfaction de beaucoup de revendications », estime Louisette, qui espère désormais la libération de « tous les détenus politiques » et refuse de dialoguer avec « des personnes illégitimes ». « J’espère vivre assez longtemps pour savourer, ne serait-ce qu’un instant, la véritable indépendance du pays, un an après le début de cette belle révolution », conclut-elle.

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