Environnement

Au Kenya, des pesticides pour contenir l’invasion de criquets

Une fermière kényane de la région de Kyuso inspecte son champs dévasté après le passage d'un essaim de criquets pèlerins.

Une fermière kényane de la région de Kyuso inspecte son champs dévasté après le passage d'un essaim de criquets pèlerins. © REUTERS/Baz Ratner

Alors que l’invasion dévastatrice de criquets pèlerins continue de s’étendre en Afrique de l’Est et qu’une nouvelle vague de ce fléau se prépare, au Kenya, l’option de la pulvérisation de pesticides est la seule possible. Malgré les risques pour l’environnement.

Chlorpyrifos, teflubenzuron ou deltamethrin. Les outils de la lutte pour endiguer l’invasion de criquets qui s’abat sur l’Afrique de l’Est portent des noms barbares de produits chimiques. Lundi, le gouvernement kényan a lancé une opération de pulvérisation de grande ampleur dans les comtés de Wajir, Samburu et Marsabit, où les essaims ont pondus leurs œufs, maintenant éclos. « C’est le meilleur moment pour les tuer », précise Mehari Tesfayohannes Ghebre, responsable de l’information et des prévisions pour l’Organisation de lutte contre le criquet pèlerin en Afrique de l’Est (DLCO-EA).

Ces quatre comtés font partie des dix touchés au Kenya. Après la Somalie, l’Éthiopie et le Kenya, les essaims atteignent maintenant l’Ouganda, la Tanzanie et le Soudan du Sud, alors même que des milliards d’œufs sont en maturation, promettant l’arrivée prochaine d’une seconde vague dévastatrice. La première a déjà ravagé des milliers d’hectares, dans une région où 13 millions de personnes sont déjà en insécurité alimentaire grave.

Dès le 28 décembre, les essaims de criquets ont créé la panique, les populations frappées tentant en vain de les effrayer en faisant du bruit avec toute sorte d’objets, dont des armes à feu. Le gouvernement kényan a certes investi 200 millions de shillings kényans (1,8 millions d’euros) pour lutter contre l’invasion, mais pendant plusieurs semaines, faute de pesticides adéquates et d’un nombre suffisant d’avions pulvérisateurs, la réponse gouvernementale s’est fait attendre, permettant aux essaims de se répandre dans le pays.

Réaction tardive

Cette invasion de criquets est la plus importante au Kenya depuis 25 ans.

Cette invasion de criquets est la plus importante au Kenya depuis 25 ans. © Patrick Ngugi/AP/SIPA

Le Kenya et l’Ouganda n’avaient pas vu cette situation depuis longtemps. Ils n’étaient pas prêts

Plusieurs fermiers n’ont d’ailleurs pas attendu et se sont tournés vers des compagnies privées. « Des producteurs de céréales m’ont contacté pour demander des solutions », raconte Timothy Munywoki, agronome principal chez Amiran Kenya limited, une entreprise d’agro-industrie horticole majeure au Kenya.

« Les fermiers ont un attachement à leur terre, ils ne peuvent pas la regarder se faire dévorer sans rien faire », ajoute l’expert, qui pointe du doigt la responsabilité du ministère de l’Agriculture. Selon lui, les autorités auraient dû être d’autant mieux préparées que la DLCO-EA et l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) avaient lancé l’alerte en amont.

« Le Kenya et l’Ouganda n’avaient pas vu cette situation depuis longtemps. Ils n’étaient pas prêts », constate Mehari Tesfayohannes Ghebre. « Vous devez avoir des équipes sur le terrain qui connaissent le comportement et la biologie des locustes [le nom scientifique des criquets pèlerins], qui sont au fait des opérations de contrôle et savent comment les surveiller, comment faire des prévisions », détaille le cadre de la DLCO-EA.

Lui revient justement d’Ouganda, pour une mission de formation d’agents locaux. Depuis le début de l’année, la DLCO-EA a formé plus de 200 personnes au Kenya, plus de 60 en Ouganda. Les employés des administrations locales ainsi sensibilisés sont ensuite chargés de répondre aux alertes lancées par la population, de constater sur le terrain l’ampleur de l’essaim, ainsi que sa localisation exacte et ses mouvements.

Le choix des cibles

Un ranger kényan, au milieu d'un essaim de criquets pèlerins, envoyé sur le terrain pour indiquer les corrdonnées de l'essaim aux pilotes d'avions pulvérisateurs de pesticides.

Un ranger kényan, au milieu d'un essaim de criquets pèlerins, envoyé sur le terrain pour indiquer les corrdonnées de l'essaim aux pilotes d'avions pulvérisateurs de pesticides. © Ben Curtis/AP/SIPA

Les équipiers au sol repèrent les insectes et transmettent les coordonnées aux pilotes.

Si l’essaim dépasse une taille de 500 hectares, les opérations aériennes, par avions légers volant à basse altitude, sont déclenchées. Les équipiers au sol repèrent les insectes et transmettent les coordonnées aux pilotes.

Les criquets sont des proies faciles entre 18 h et 6 h du matin. « Quand vous pulvérisez au-dessus des locustes, il faut le faire tôt le matin, parce qu’ils sont alors immobiles : pour voler, ils doivent emmagasiner un peu de chaleur », détaille Mehari Tesfayohannes Ghebre. Il peut aussi arriver que les avions aient à pulvériser un essaim en vol, juste avant ou après qu’il ne se pose.

Un avion d'épandage d'insecticides tente de contenir l'avancée des essaims de criquets, dans le nord du Kenya, le 1er février 2020.

Un avion d'épandage d'insecticides tente de contenir l'avancée des essaims de criquets, dans le nord du Kenya, le 1er février 2020. © Ben Curtis/AP/SIPA

Les avions visent en priorité les criquets immatures, les plus redoutables

Au Kenya, les avions d’intervention, maintenant au nombre de huit, appartiennent au gouvernement, à l’armée de l’air, à la DLCO-EA et à Farmland aviation, une compagnie privée de pulvérisation.

Ils visent en priorité les criquets immatures, de couleur rosâtre-brune. Les plus redoutables, car c’est dans cette phase qu’ils sont le plus mobiles et le plus voraces. Passé cette phase, les criquets – qui prennent alors une couleur jaune –  se déplacent moins et sont surtout occupés à se reproduire et à pondre leurs œufs.

Après éclosion, les locustes restent au sol pendant quatre à cinq semaines. Le meilleur moment pour les éradiquer. Les insectes, alors en phase « sauterelle »,  sont peu mobiles, et il est alors possible de les pulvériser au sol, même à pied.

Risques environnementaux

Les pesticides utilisés sont nombreux : fenitrothion, chlorpyrifos, fipronil, deltaméthrine, diflubenzuron, teflubenzuron, triflumuron. « Avec les locustes, parce qu’ils viennent en essaims de millions, on est censé former une « couverture » de produits chimiques pour les stopper », précise Timothy Munywoki, qui plaide pour l’utilisation de pesticides micros encapsulés, qui permettent de limiter la propagation de ces produits toxiques.

Carte de l'extension des essaims de criquets pèlerins, au regard du niveau d'insécurité alimentaire en Afrique de l'Est.

Carte de l'extension des essaims de criquets pèlerins, au regard du niveau d'insécurité alimentaire en Afrique de l'Est. © Source ICP

Car cette solution fait débat au Kenya. « Ces produits n’affectent pas que les criquets, ils tuent les insectes « utiles », comme les abeilles ou les scarabées », souligne l’agronome. Et sans abeilles, pas de pollinisation, donc pas de fruits.

Le recours massif aux pesticides, en déséquilibrant l’écosystème, peut aussi provoquer un cercle vicieux. « Si vous tuez les insectes « utiles » qui se nourrissent d’autres insectes « nuisibles », cela signifie qu’il faudra, ensuite, continuer à pulvériser des produits chimiques pour chasser ces derniers », prévient Timothy Munywoki.

Le ministère de l’Agriculture affirme, de son côté, que tous les tests ont été faits et que les produits ne représentent pas de danger pour les humains et les animaux. « Si vous buvez 1 litre ce n’est pas prudent. Mais la quantité de produits chimiques pulvérisés est en ultra-bas volume. Cela veut dire 1 litre par hectare, c’est très peu. En 24 heures tout est évaporé », affirme Mehari Tesfayohannes Ghebre.

D’autres spécialistes ont proposé de les récolter pour les manger, ou encore d’utiliser des phéromones comme appâts pour les attirer en vue de les tuer.  Mais à ce stade de l’invasion, alors qu’au moins 70 000 hectares ont été affectés au Kenya, la priorité reste donnée à la pulvérisation.

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