Agroalimentaire

Arachide : au Sénégal, l’exportation met les huiliers en danger

Réservé aux abonnés | | Par - à Dakar
Usine West african Oil à Kahone, Sénégal.

Usine West african Oil à Kahone, Sénégal. © Bastien Defives / Transit pour Jeune Afrique

La demande chinoise ayant absorbé la majeure partie de la production, l’arachide sénégalaise se fait rare chez les transformateurs locaux. Malgré un gel des exportations décidé le 21 janvier, l’huilerie Copéol a dû cesser ses activités, faute de matière première.

Avec un prix au kilogramme pouvant aller jusqu’à 325 francs CFA, les négociants chinois qui sillonnent les champs dès l’ouverture de la campagne de commercialisation de l’arachide (décembre 2019-mai 2020) n’ont eu aucun mal à accaparer l’essentiel de la récolte. En face, le prix plancher officiel a été fixé à 210 F CFA par le gouvernement, en accord avec le Comité national interprofessionnel de l’arachide (Cnia).

« La distorsion est insurmontable », tranche Nicolas Brugvin, directeur général de Copéol Holding, une co-entreprise franco-sénégalaise entre Avril, Castel et AKF, anciennement connue sous le nom de Novasen, qui a dû cesser ses activités fin janvier, faute de graines, et pourrait fermer définitivement. Sur un objectif d’approvisionnement de 70 000 tonnes, elle n’a en effet, pour le moment, pu obtenir que 2500 tonnes. « Un volume insuffisant pour redémarrer notre usine que nous allons fermer », explique Nicolas Brugvin. 500 travailleurs ont pour l’instant cessé toute activité. Guère mieux loti, l’autre grand acteur public, la Sonacos, s’est, elle aussi, séparée d’une partie de ses travailleurs saisonniers.

Producteurs versus transformateurs

Moussa Baldé, le ministre de l’Agriculture et de l’Équipement rural, pense que ces huileries pourront tenter de combler leur déficit d’approvisionnement en graines à la faveur du gel des exportations, décidé le 21 janvier. Une mesure trop tardive, jugent les transformateurs nationaux (Sonacos, Copéol, West African Oil, Complexe agro-industriel de Touba (Cait)).

Pour Nicolas Brugvin, l’industrie huilière locale est condamnée. « La Chine et le Sénégal ont signé un accord qui permet l’exportation de l’arachide d’huilerie sans aucune taxe, alors que l’huile est lourdement taxée et le tourteau, son coproduit, interdit à l’importation en Chine. Comme les prix internationaux sont déterminés par le marché chinois, les acheteurs chinois ont donc tout intérêt à préférer la graine à l’huile », explique-t-il.

Les producteurs, eux, affichent leur satisfaction. Malgré la colère des transformateurs, Moussa Baldé, qui met en balance un million de producteurs d’un côté et 1 500 emplois fragilisés de l’autre, est convaincu que Dakar a fait le bon choix : « Je ne peux pas dire, en tant que ministre de l’Agriculture, que la campagne est un échec », assure-t-il.

Quand Dakar lorgne le marché turc

Cette année, poursuit le ministre, « les exportateurs ont injecté dans le monde rural plus de 100 milliards de F CFA sans que l’État du Sénégal ne débourse aucun franc ». Et le gouvernement sénégalais ne semble pas vouloir s’arrêter en si bon chemin. Après un premier appel en 2018, le président Macky Sall a, de nouveau, exhorté en janvier dernier à Dakar son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, d’ouvrir son marché aux oléagineux sénégalais.

L’ouverture du marché sénégalais remonte à 2010. Alors que les paysans peinaient à écouler leurs récoltes, le président de l’époque, Abdoulaye Wade, avait décidé de libéraliser l’exportation des graines d’arachide, une activité jusqu’ici exclusivement dévolue à la Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (Sonacos, ex-Suneor). Grande consommatrice d’arachides mais souvent confrontée à de mauvaises récoltes, la Chine avait, dans la foulée, scellé un accord avec Dakar pour pouvoir s’approvisionner auprès du marché sénégalais.

Mais le gouvernement, qui a investi plusieurs centaines de milliards de F CFA dans la filière huilière au cours de la dernière décennie, cherche toujours la meilleure formule pour la sauver de l’effondrement. Il a, par exemple, ces trois dernières années, versé des compensations d’une valeur de 33 milliards de FCFA aux transformateurs afin de leur permettre d’acheter les récoltes des producteurs au cours officiel.


La Sonacos se diversifie pour survivre

Naguère fleuron de l’industrie agroalimentaire du pays, l’entreprise publique Sonacos doit impérativement opérer sa mue et s’adapter à la nouvelle donne, estime Ababacar Diouf, cadre du ministère de l’Agriculture et de l’Équipement rural.

Sauvée in extremis de la faillite puis renationalisée fin 2015, elle est renflouée par le gouvernement à coups de centaines de milliards de F CFA. « Les difficultés de la Sonacos ont, en partie, coïncidé avec la dissolution en 2001 de sa filiale Sonagraine, spécialisée dans l’approvisionnement et la multiplication de graines. Aujourd’hui, il faut qu’elle étende sa présence sur l’ensemble de la chaîne de valeur », explique notre interlocuteur.

Dans le cadre de son plan stratégique 2020-2024 censé amorcer sa relance en attendant l’arrivée de nouveaux investisseurs, la Soncaos prévoit diversifier son offre. Outre l’achat de graines, l’exportation d’huile brute d’arachide et de tourteaux, la soiciété compte, selon ses dirigeants, se lancer dans l’importation d’huile brute de soja et de palme et la vente de graines décortiquées aux exportateurs.

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