Cinéma

« Tu mourras à 20 ans », fabuleuse ode à la liberté

Le réalisateur soudanais Amjad Abu Alala, aux côtés d'Emir Kusturica, président du jury de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2019.

Le réalisateur soudanais Amjad Abu Alala, aux côtés d'Emir Kusturica, président du jury de la Mostra de Venise, le 7 septembre 2019. © Joel C Ryan/AP/SIPA

Adapté d’une nouvelle d’Hammour Ziada, « Tu mourras à 20 ans » relate l’existence de Muzamil, condamné à une mort précoce par des croyances archaïques. Très remarqué, ce premier long-métrage du cinéaste soudanais Amjad Abu Alala a notamment été primé à la dernière Mostra de Venise.

On connaît la célèbre première phrase qui introduit le roman Aden Arabie du français Paul Nizan, publié en 1931 mais surtout popularisée grâce à une préface de Jean-Paul Sartre lors d’une réédition en 1960 : « J’avais 20 ans, je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Muzamil, le héros du premier long métrage du cinéaste soudanais Amjad Abu Alala, aurait certes pu prononcer les mêmes mots. Car, peu après sa naissance dans un petit village au centre du Soudan, lors d’une cérémonie destinée à l’accueillir dans la communauté et au cours de laquelle un assistant de l’imam qui officiait s’était subitement évanoui, mauvais présage, le chef religieux avait proféré une prophétie en forme de condamnation sans appel : cet enfant mourra à l’âge de 20 ans.

« Fils de la mort »

Le film raconte ce que peut être l’existence pour le moins perturbée d’un jeune garçon puis d’un jeune homme ainsi condamné à une mort précoce. Car son père, épouvanté par le funeste avenir tout tracé pour son fils, s’enfuit rapidement en Ethiopie. Et sa mère, Sakina, qui ne met elle aussi jamais en doute le verdict du religieux très respecté, élève l’enfant comme une sorte de mort-vivant : pourquoi, par exemple, ferait-il des études, au delà de l’apprentissage du Coran, puisqu’il est voué à disparaître ?

Muzamil va ainsi se poser de terribles questions dès l’âge de 6 ans, comme par exemple celle-ci : « Est-ce que le temps passé dans le ventre de ma mère compte dans ma durée de vie ? » Et s’il sera toujours soutenu par la belle Naima, qui tombera amoureuse de lui à l’adolescence, il est régulièrement harcelé par tous les autres jeunes de son entourage qui se moquent de lui, ce « fils de la mort » selon les propres mots de sa mère qui semble résignée à son destin.

  Tourné dans le village du père du cinéaste, le film est interprété avec une grande justesse par des acteurs presque tous non-professionnels

Ce n’est que très tardivement qu’il trouvera un réel appui auprès d’un vieux caméraman à l’esprit libertaire qui s’est retiré au village après avoir fini sa carrière et n’a cure des superstitions. Jusqu’à ce qu’un jour, il atteigne 19 ans et aille vers ses 20 ans. C’est alors que le film prend une autre dimension … que nous ne raconterons pas bien sûr.

Une fable sans pathos

Si son sujet n’est certes pas celui d’une comédie, Tu mourras à 20 ans est cependant un film sans doute lent mais plutôt léger, qui ne cultive pas le pathos. Une sorte de fable très joliment filmée dans un beau décor – le village du père du cinéaste – et interprétée avec une grande justesse par des acteurs presque tous non-professionnels. Le scénario a été écrit librement à partir d’une nouvelle d’Hammour Ziada, un auteur soudanais vivant en Egypte après avoir été banni de son pays en tant qu’activiste politique par le régime du dictateur Omar El Béchir.

Amjad Abu Alala a vécu lui-même le plus souvent hors de son pays natal et avait particulièrement apprécié ce texte à un moment où il était très touché par des deuils, notamment la mort très jeune de son meilleur ami, mais où il voulait aussi réaliser un film qui serait en fin de compte, nous dit-il, « une ode à la liberté ». Car on comprend évidemment qu’un tel film se veut une critique implacable à la fois des traditions archaïques et des pouvoirs autoritaires comme celui que le Soudan a connu jusqu’à la récente « révolution », dont « les premières étincelles ont jailli pendant le tournage » et qui est encore en cours.

Un réalisateur (très) prometteur

Tu mourras à 20 ans a été déjà remarqué comme l’œuvre d’un réalisateur très prometteur dans plusieurs festivals : « Lion du futur » primant le meilleur premier film à la dernière Mostra de Venise et grand prix des festivals d’El Gouna en Egypte et d’Amiens en France. Ayant surtout travaillé jusqu’ici « afin de pouvoir vivre » pour les télévisions du Moyen-Orient, Amjad Abu Alala a été, il est vrai, à bonne école il y a quelques années en réalisant son principal court-métrage sous la supervision d’Abbas Kiarostami qui lui a appris qu’« au cinéma la technique compte moins que l’humain ». Et il est déjà de facto à 37 ans une figure de proue de ce cinéma soudanais qui avait disparu sous la dictature et qui renait aujourd’hui avec cette fiction qui sort peu après le magnifique documentaire Talking about trees, de son compatriote Suhaib Gasmelbari (cf JA n° 3075 du 15 décembre).

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