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Irréconciliables frères

L’historien français Benjamin Stora s’interroge sur le fossé qui sépare l’Algérie et le Maroc. Sans prendre de pincettes.

Par - Fouad Laroui
Mis à jour le 21 janvier 2003 à 09:38

A quand un duo algéro-marocain, indispensable moteur d’un Maghreb des régions ? C’est la question que se pose Benjamin Stora en prélude à son livre. La réponse, nous la connaissons : jamais. Entre Alger et Rabat, rien ne marchera, du moins tant que la nature humaine restera ce qu’elle est : cupide et égoïste. Les deux pays se considèrent chacun comme le leader naturel du Maghreb, ou, plus exactement, ils ne voient pas au nom de quoi l’autre devrait avoir la suprématie. Les deux populations sont comparables : trente millions d’âmes. Alger met en avant la géographie : plus de 2,5 millions de kilomètres carrés, une jolie surface. Rabat invoque l’Histoire : treize siècles d’une saga ininterrompue, alternant gloire et misère, expansion et repli, civilisation et décadence. Le Sahara, cyniquement utilisé, est le champ clos où s’incarne cette rivalité. Pour le moment. Gageons que si cette affaire est dénouée, les minuscules Machiavels qui encombrent les affaires étrangères trouveront d’autres raison de se fâcher. Et au diable le Maghreb uni, cette belle utopie !
Mais enfin, nul besoin d’espérer pour entreprendre, et c’est pourquoi Stora, fort de sa connaissance intime des deux pays, part courageusement à la recherche de ce qui les unit et de ce qui les divise. Il est piquant de noter qu’à son arrivée au Maroc, en 1998, tout le monde lui avait déconseillé de se lancer dans cette aventure. Il était « inconcevable de confronter la geste historique des deux voisins ». Peut-être. Mais le comparatisme n’est pas inutile. Les deux pays entretiennent le même rapport, « privilégié et ambigu », au passé. L’Histoire y est un outil central de pédagogie civique et de légitimation politique. Mais quelle Histoire ? Voilà qu’apparaît la première différence, selon Stora : tandis qu’au Maroc le rapport à l’Histoire s’enracine dans la tradition et insiste sur la continuité, il se fonde en Algérie sur la rupture récente que constitue la guerre d’indépendance. Ou plutôt, il se fondait là-dessus, jusqu’au début des années quatre-vingt. Les choses changent, avec l’islamisme et la revendication kabyle.
On ne résumera pas ici ce livre, fort intéressant, qui se lit d’un trait. Stora n’hésite pas à prendre position, à égratigner les uns et les autres quand le besoin s’en fait sentir (par exemple, quand il mentionne ingénument un « mystère », l’usage encore vivace de la langue française dans deux pays où le discours anticolonial est un leitmotiv). Il débroussaille dans la chronique foisonnante pour exhiber des dates clés, par exemple celle du 20 août : ce jour-là, en 1955, des milliers de paysans algériens du Nord-Constantinois se soulèvent contre la France, à l’appel du FLN, à l’occasion de l’anniversaire de la déposition du sultan… marocain, qui avait eu lieu deux ans auparavant. Pour une fois, les jumeaux se montrent fraternels. Ces occurrences sont, hélas ! trop rares.
Benjamin Stora ne se contente pas de rappeler ces événements et bien d’autres, il essaye d’en comprendre les raisons profondes. En faisant du républicain Jules Ferry la figure emblématique de la colonisation en Algérie et du monarchiste Lyautey, inspirateur du protectorat au Maroc, il montre comment ces deux hommes, ces deux visions du monde, ont déterminé l’avenir de chacun des deux pays. On retrouvera cette volonté d’analyse tout au long de ce livre qui ne cesse de poser des questions stimulantes, même si les réponses devront parfois attendre de nouvelles générations de chercheurs. Stora est bien parti pour en devenir le parrain bienveillant.