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Kateb Yacine à pied d’oeuvre

Jeune Afrique a rencontré l’écrivain algérien Kateb Yacine, à l’heure de gloire, à la veille de la représentation, à Paris, de sa pièce La Femme sauvage.

Nous l’avons rencontré dans les coulisses d’un théâtre de la rive gauche. Sur scène, les acteurs, dirigés par Jean-Marie Serreau, répétaient pour la première fois. Lui, Kateb, écoutait une dame très blonde annoncer dans un micro : « C’est donc à partir de demain, mes chers auditeurs, que La Femme sauvage sera représentée au théâtre Récamier. » Nous l’avons entraîné dans le café le plus proche pour « bavarder cinq minutes ». Mais, comme nos questions portaient sur la poésie, le théâtre sacré, l’exemple chinois, la tradition arabe, la révolution algérienne, et aussi sur les sentiments qui peuvent assaillir un auteur la veille du grand soir, l’heure s’est écoulée sans que faiblisse la passion de Kateb pour des sujets qui sont la substance même de sa vie.
Son oeuvre théâtrale – dont La Femme sauvage et Le Cadavre encerclé, qui s’est déjà joué à Carthage, forment les deux dernières parties -, sera, sous sa forme ultime, composée de sept parties dont trois comiques. Les héros meurent ici pour renaître plus loin, l’action saute d’un siècle à l’autre, la patrie souffre, lutte et se cherche à travers les hommes et l’Histoire. Certains critiques ont comparé Kateb à Claudel, à Brecht ; on a même prononcé le nom de Faulkner. Ces parrainages illustres le font rire.

KATEB YACINE : Je n’ai été à l’école que jusqu’à 15 ans. Après, j’ai lu, au petit bonheur, ce qui me tombait sous la main. La vraie, la grande révélation ce fut Eschyle, son emploi des choeurs, par exemple, son lyrisme… comment dire, éruptif. Avec Brecht, nous avons beaucoup discuté et nous ne sommes plus d’accord. Il ne croit pas que la tragédie soit une forme de combat. Aussi la domestique-t-il pour attaquer la société bourgeoise par ses propres ridicules. Il désamorce, il discipline la poésie. Pour moi, la révolution algérienne ne saurait être qu’une tragédie avec, au centre de tout, l’explosion poétique.

JEUNE AFRIQUE : Qu’est-ce que La Femme sauvage ?
KATEB YACINE : Elle représente la patrie.

JEUNE AFRIQUE : Mais, votre « femme sauvage », Nedjma, ne me semble pas absolument exemplaire. La jalousie, la cruauté et d’autres mobiles mystérieux guident parfois sa conduite…
KATEB YACINE : Il n’y a rien de moins exemplaire ni de plus mystérieux que la patrie. On croit la servir, on l’aime, mais allez donc savoir si c’est de la façon qui lui convient. Mon héros non plus, Lakhdar, n’est pas un être parfait, pas un archétype, mais un homme qui n’en finit plus de se chercher à travers un monde en révolution. Les seuls personnages symboliques sont les ancêtres, des ossements blanchis, des êtres parfaitement désincarnés, des mythes.

JEUNE AFRIQUE : Votre théâtre est-il en grande partie autobiographique ?
KATEB YACINE : Oui et non. Il contient mon expérience et celle d’amis qui m’ont raconté la leur. C’est une autobiographie au pluriel, si vous voulez.

JEUNE AFRIQUE : Envisagez-vous d’écrire un jour une oeuvre apolitique ?
KATEB YACINE : Difficile de vous répondre… On décrit certains états psychologiques : la solitude, l’amour, le désir d’enfermer la femme qu’on aime, de la garder pour soi tout seul, mais il faut être conscient du reste, de la société, de la réalité, sinon on se cantonne dans le médiocre.

JEUNE AFRIQUE : Vous avez déclaré que, pour vous, le théâtre nord-africain devrait pencher davantage vers le théâtre chinois que vers celui de Brecht, les Chinois ayant eu le mérite d’harmoniser la révolution et la tradition. Comment concevez-vous cette harmonie dans le cas d’une tradition mutilée par le colonialisme et la religion ?
KATEB YACINE : Je ne sous-estime pas la force de l’opposition religieuse. Ce n’est pas un hasard si la pièce qui a le plus de succès chez nous est Tartuffe. Mais, avant l’islam, le Maghreb possédait déjà une tradition théâtrale. C’est avec elle et malgré la religion – en dépit d’elle – que nous devons renouer.

Emmitouflé dans sa veste de peau de mouton, semblable à un berger arabe, Kateb Yacine retourne vers le théâtre. Durant les semaines qui viennent, il partagera la vie de ses interprètes avant de les accompagner à Alger, où la pièce sera jouée, sur sa terre natale.

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