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Licenciement d’un journaliste congolais à BBC Afrique : « La direction prend le continent pour une zone de non-droit »

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Mis à jour le 18 février 2020 à 17h37
Le bâtiment de la BBC à Londres, en 2013.

Le bâtiment de la BBC à Londres, en 2013. © Paul Gillett/Creative Commons

Le licenciement du journaliste congolais Jacques Matand Diyambi à la suite d’une interview controversée sur le Rwanda a provoqué la colère des employés de la BBC Afrique. Le syndicaliste Bruno Sanogo remet en cause l’indépendance du média britannique et menace de poursuites judiciaires.

À Dakar, les employés de la BBC Afrique et les syndicats de médias ne décolèrent pas. Ils estiment que les motifs du licenciement du journaliste congolais Jacques Matand Diyambi pour « faute grave » ne sont pas valables et pointent du doigt l’indépendance éditoriale de la célèbre radio britannique.

Selon un courrier adressé par la rédaction en chef de BBC Afrique, l’interview sur le rôle de la France au Rwanda réalisée par Jacques Matand Diyambi avec l’essayiste controversé Charles Onana aurait donné lieu à une plainte des autorités rwandaises et dévoilé des manquements du journaliste aux « consignes éditoriales de la BBC ».

« De fausses excuses pour décapiter le syndicat », selon le Franco-Burkinabé Bruno Sanogo, délégué du personnel de la BBC Afrique et secrétaire administratif national du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication sociale du Sénégal (Synpics), qui part en guerre contre le média, a-t-il assuré lors d’une conférence de presse à Dakar, le 17 février. Lui aussi sous le coup d’une sanction pour « avoir été présent sur le planning des jours de diffusion de l’interview », il menace d’une grève illimitée et promet une action en justice.

Jeune Afrique : Jacques Matand Diyambi a été licencié pour « faute grave ». Pourquoi le Synpics estime-t-il que cette sanction n’est pas valable ?

Bruno Sanogo : Parce qu’elle pose deux problèmes. D’abord, si l’interview allait réellement à l’encontre de la politique éditoriale de la BBC, c’est la rédaction en chef qui devrait être sanctionnée. L’interview a en effet été discutée à de multiples reprises en conférence de rédaction. Le jour même de sa mise en ligne, le 20 novembre 2019, elle a été diffusée à deux reprises lors de l’édition matinale.

À 9 heures, la rédactrice en chef Anne Look Thiam [qui a signé la lettre de licenciement de Jacques Matand Diyambi, ndlr] a présidé une conférence de rédaction durant laquelle il a été décidé que le sujet serait diffusé une troisième fois à 12h20. L’interview est ensuite restée en ligne pendant plus de deux mois. Anne Look Thiam ne peut pas faire comme si elle n’avait pas connaissance du sujet, puisqu’elle l’a elle-même validé.

À partir du moment où le sujet avait été validé en conférence de rédaction, je ne vois pas où se trouve la faute

Par ailleurs, ce licenciement pose un problème sérieux d’indépendance éditoriale de la BBC. S’il y a effectivement eu une « plainte » des autorités rwandaises, le média se doit de protéger ses journalistes et de ne pas les jeter en pâture face aux pressions politiques. Mais je rappelle qu’en dépit de nos demandes, personne n’a vu cette supposée plainte et que les autorités rwandaises ont démenti son existence auprès de plusieurs médias, à commencer par Jeune Afrique.

Cette interview de Charles Onana, connu pour avoir tenu des prises de position négationnistes sur le génocide des Tutsi, ne pose-t-elle pas problème ? 

À partir du moment où quelqu’un a écrit un livre – qui que ce soit, quelle que soit la thèse qu’il défend -, en tant que journaliste on est en droit de l’interviewer pour comprendre, justement, d’où il tire son analyse et ses informations. De la même manière qu’on interviewerait un ministre rwandais qui souhaiterait prendre la parole sur les mêmes questions.

S’il est le seul à avoir été licencié, Jacques Matand Diyambi n’est pas l’unique salarié à avoir été sanctionné…

Des demandes d’explications ont été envoyées à toutes les personnes inscrites sur le planning des jours de diffusions, soit les 20, 23 et 24 novembre, qu’ils aient été présents physiquement ou non dans les locaux de la BBC. Cela inclut donc des gens qui n’avaient rien à voir avec la préparation ou la diffusion de l’interview en question. Anne Look Thiam, en revanche, n’a pas été inquiétée, pas plus que le service qui s’est occupé de la retranscription de l’interview en kinyarwanda, qui est basé à Londres et dispose de syndicats.

Le journaliste congolais Jacques Matand Diyambi.

Le journaliste congolais Jacques Matand Diyambi. © DR

Pourtant, les personnels sanctionnés à Dakar sont eux aussi aussi syndiqués…

C’est vrai, mais la direction prend l’Afrique pour une zone de non-droit. Nos droits syndicaux ne sont pas respectés, concernant les horaires de travail notamment : on travaille onze heures par jour et n’avons pas droit aux récupérations prévues par la loi.

Si nous ne trouvons pas de compromis, nous avons annoncé à la direction une grève illimitée

De quels recours disposez-vous ?

Le Synpics a décidé de se constituer partie civile et va déposer plainte dans les jours à venir pour entrave à la liberté du travail et licenciement abusif contre BBC Afrique.

Prévoyez-vous également un mouvement social ?

Nous avons déposé une requête de conciliation auprès de l’inspection du travail, le 14 février. Nous exigeons l’annulation du licenciement abusif de Jacques Matand Diyambi et de toutes les sanctions relatives à cette interview. Si nous ne trouvons pas de compromis, nous avons annoncé  une grève illimitée à la direction.

Le Synpics dénonce une manœuvre contre les responsables syndicaux en vue d’un plan social à venir. De quoi s’agit-il exactement ?

Depuis l’élection de Boris Johnson, c’est la panique au sein de la BBC, qui a annoncé le 29 janvier un plan social visant 450 travailleurs [le Premier ministre britannique accuse la BBC d’avoir adopté un prisme anti-Brexit, ndlr].

Un peu plus d’une semaine plus tard, Jacques, secrétaire général de la section Synpics de BBC Afrique, et d’autres responsables syndicaux ont été sanctionnés. Pour nous, il est évident que BBC Afrique a voulu décapiter l’organisation syndicale et intimider le personnel.

De longue date, le climat est plus que délétère à la rédaction dakaroise, ce qui crée une sorte d’autocensure permanente.

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