Politique

Rwanda : Kizito Mihigo retrouvé mort dans sa cellule, la fin tragique d’une icône de la réconciliation tombée en disgrâce

Kizito Mihigo, en 2012.

Kizito Mihigo, en 2012. © Creative Commons / Wikipedia / Tellonce

Ancienne icône de la réconciliation, autrefois choyé par le régime rwandais, le chanteur Kizito Mihigo a été retrouvé mort dans sa cellule. Il avait été arrêté quatre jours auparavant, alors qu’il tentait de traverser la frontière vers le Burundi.

Le chanteur rwandais Kizito Mihigo a été retrouvé mort lundi 17 février au commissariat de Remera. Selon un communiqué de la police rwandaise, l’artiste de 38 ans se serait suicidé dans sa cellule. Contactée par Jeune Afrique, cette dernière affirme avoir ouvert une enquête pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de cette icône de la réconciliation, autrefois choyée par le régime rwandais.

Kizito Mihigo avait été interpellé quatre jours plus tôt, dans le district de Nyaraguru, dans le sud du Rwanda. Selon les autorités rwandaises, l’homme tentait de se rendre au Burundi pour y rejoindre des « groupes terroristes » hostiles à Kigali quand il a été reconnu par des agriculteurs de la région. Il aurait alors tenté de les soudoyer pour qu’ils gardent le silence. Il a ensuite été remis au Rwanda Investigation Bureau.

Une version remise en cause par des personnes proches du chanteur. En contact régulier avec Kizito Mihigo depuis sa libération, l’une d’entre elles affirme ainsi qu’il n’a jamais évoqué le moindre projet de rejoindre un groupe armé, même si l’artiste avait bel et bien émis le souhait de quitter le pays.

Réconciliation

Longtemps figure de la réconciliation, rescapé du génocide commis contre les Tutsi,  Kizito Mihigo était une star de la chanson liturgique au Rwanda. Âgé de 13 ans lorsque les massacres débutent en avril 1994, il parvient à fuir vers le Burundi, où il trouve refuge alors que le pays est lui-même plongé dans la guerre civile. Malgré son jeune âge, il tente de rejoindre les troupes de l’Armée patriotique rwandaise (APR), la branche armée du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame. Mais il sera éconduit par l’APR.

Juste après la victoire du FPR, il revient au Rwanda, en juillet 1994, pour poursuivre sa scolarité au lycée. Orphelin de père (ce dernier a été tué lors du génocide), Kizito Mihigo rejoint ensuite le séminaire. Fervent catholique, il se destine alors à la prêtrise. Mais c’est sa vocation d’artiste que le jeune homme découvre alors. Il rejoint la chorale de l’établissement où sa voix lui vaut de se faire rapidement remarquer.

En 2001, Kizito Mihigo participe à la composition du nouvel hymne du Rwanda et sera, dans la foulée, envoyé au Conservatoire de musique de Paris. Il y pratiquera notamment l’orgue, son instrument de prédilection.

Le chanteur passera plusieurs années en Europe, notamment en Belgique, où il organise régulièrement des messes-concerts. En 2011, il rentrera définitivement au Rwanda. Régulièrement invité à se produire lors de cérémonies officielles et banquets mondains en présence de hauts dignitaires, Kizito Mihigo est perçu comme un artiste proche des autorités.

Mais c’est surtout son investissement dans la réconciliation qui lui vaut une grande notoriété au Rwanda. En 2010, il fonde la Fondation Kizito Mihigo pour la Paix, une ONG qu’il dirige en nouant des partenariats, notamment avec les autorités rwandaises. Il sera même récompensé pour son activisme sur ces questions par la Fondation Imbuto, créée par la Première dame, Jeannette Kagame. À l’époque, Kizito Mihigo est partout : sur scène, en Une des journaux, et même à la télévision nationale, où il anime une émission musicale hebdomadaire.

Procès rocambolesque

Mais en 2014, le destin de l’artiste bascule. À quelques mois des commémorations du génocide commis contre les Tutsi du Rwanda, Kizito Mihigo enregistre une chanson intitulée Igisobanuro cy’Urupfu (La signification de la mort). Accusé de mettre sur un pied d’égalité le génocide et les actes de vengeance commis contre les Hutu, le titre fait polémique.

Quelques jours après la sortie du morceau, Mihigo est absent lors de la vingtième commémoration du génocide, le 7 avril, alors qu’il avait l’habitude d’y assister et de s’y produire chaque année. Une semaine plus tard, la nouvelle de son arrestation tombe, à la surprise générale. Le chanteur est accusé « d’entente en vue de commettre un assassinat, de complicité dans un acte terroriste et de conspiration contre le gouvernement ».

Il lui est notamment reproché d’entretenir des liens avec des groupes armés, les FDLR et le Rwanda National Congress (RNC) de Kayumba Nyamwasa, ancien général rwandais aujourd’hui en exil en Afrique du Sud, dans le but de préparer des attentats pour venger la mort de Patrick Karegeya, l’autre fondateur du RNC retrouvé mort étranglé à Johannesburg début 2014. Le RNC avait nié ces liens avec le chanteur.

Par ailleurs, Kizito Mihigo est aussi accusé d’avoir planifié un « renversement » du gouvernement et d’avoir établi une liste de « personnes à éliminer », sur laquelle figurait le nom de Paul Kagame.

Lors de son procès, Kizito Mihigo plaide finalement coupable et demande au jury de se montrer clément à son égard. Il sera jugé aux côtés de trois co-accusés : Cassien Ntamuhanga, Jean-Paul Dukuzumuremyi, et Agnes Niyibizi. La procédure fait à l’époque débat, Amnesty International, Human Rights Watch et la FIDH dénonçant tour à tour un procès inéquitable et politique. Après plusieurs mois d’audiences très suivies, il est condamné le 27 février 2015 à dix ans de prison pour « conspiration contre le gouvernement rwandais ». Le parquet avait requis la perpétuité.

Le chanteur passera plus de trois ans en prison. Le 14 septembre 2018, Kizito Mihigo avait bénéficié, comme l’opposante Victoire Ingabire, d’une grâce présidentielle de Paul Kagame. Il était depuis soumis aux mêmes restrictions que l’ancienne candidate à la présidentielle. Parmi celles-ci figurait notamment l’obligation de se présenter une fois par mois au bureau du procureur et de demander l’autorisation du ministère de la Justice chaque fois qu’il souhaitait sortir du pays.

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