Économie

Quand l’auditeur PwC épingle la gestion de la CAF

Ahmad Ahmad, le président de la Confédération africaine de football, en mars 2017.

Ahmad Ahmad, le président de la Confédération africaine de football, en mars 2017. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

Opérations financières douteuses, virements en Estonie ou en Pologne, paiements en liquide, subventions de la Fifa difficiles ou impossibles à tracer, problèmes de gouvernance… L’audit du cabinet britannique PwC n’est pas tendre pour la Confédération africaine de football (CAF).

Article mis à jour à 15h31, le 14 février 2020, suite au communiqué de la CAF

Le cabinet britannique PwC a effectué, en septembre et octobre 2019, un audit auprès de la Confédération africaine de Football (CAF), portant sur la période 2015-2019.

Le rapport qui en découle, et que Jeune Afrique a pu consulter, met en lumière des pratiques douteuses.

  • Une comptabilité opaque

PwC n’a pas pu accéder à toutes les données comptables. Celles de 2015, notamment, qui n’ont pas migré vers le système comptable JD Edwards. D’autres (janvier-juin 2015), n’ont pas été mises à jour. Le registre comptable, qualifié de « pas fiable » et « pas crédible », fait dire à PwC qu’il ne faut pas exclure des ajustements ou écritures frauduleux.

Des éléments de mauvaise gestion et d’abus de pouvoir ont été décelés. Il est question d’une comptabilité « pas organisée », de « manque de traçabilité de plusieurs transactions », ou encore « d’absence de pièces justificatives comptables. » Le rapport stigmatise un manque significatif d’informations sur le montant du sponsoring ou les dépenses pour l’organisation d’événements. Il est question de nombreux paiements en espèces.

  • Des paiements aux fédérations africaines trop peu suivis

La CAF verse aux associations membres des subventions annuelles, pour un total de 27 millions de dollars (24,8 millions d’euros) entre 2015 et 2019. Mais sans réglementer l’utilisation de ces subventions, ni leur utilisation.

Par exemple, trois paiements, pour un montant total de 300 375 dollars, initialement destinés à la fédération libérienne, ont été effectués, entre août 2017 et mai 2018, sur des comptes en Pologne et en Estonie. La CAF et la fédération libérienne ont constaté que les virements avaient été faits sur des comptes erronés. Petit problème, l’argent n’a jamais été récupéré…

Cinq autres paiements (500 525 dollars au total), effectués vers des banques qui ne les auraient pas acceptés, n’ont visiblement pas été recrédités sur le compte de la CAF. Des virements ont également été effectués sur des comptes bancaires qui ne sont pas domiciliés dans le pays d’origine de ces fédérations, dont la Libye et le Soudan du Sud.

  • Machine à cash

La CAF a l’habitude de régler une partie de ses dépenses en espèces (salaires du personnel de la CAF, remboursements de frais, lors de compétitions comme la CAN ou le CHAN). Les sommes examinées montrent que, pour un certain nombre de ces dépenses, notamment celles concernant les membres du Comité exécutif, la CAF n’a pas pu fournir de justificatifs. Ainsi, pour 35 paiements à destination des membres du Comité exécutif, pour un montant de 1,1 million de dollars, la CAF n’a pas été en mesure de fournir les documents prouvant la légitimé des versements.

Des virements ad hoc ont été effectués à des membres du Comité exécutif pour l’organisation de funérailles, l’achat de cadeaux, mais sans justificatifs. Parmi les autres exemples les plus significatifs de ces décaissements, on trouve, en février 2017, 83 000 dollars pour le paiement du personnel de la CAF au Gabon, puis, en mai 2017, 215 000 dollars pour l’organisation de l’Assemblée générale de la CAF en Éthiopie, 90 000 dollars versés en janvier 2019 au club soudanais d’Al-Hilal.

  • Tactical Steel, l’encombrant dossier

Entre décembre 2017 et décembre 2018, la CAF a acheté pour 4,4 millions de dollars d’équipements sportifs à la société française Tactical Steel. L’audit pointe un manque de détails sur l’évaluation technique du matériel, des transactions effectués par mail, la CAF n’ayant pas fourni de factures. Il semble, selon PwC, que Tactical Steel ait été choisi pour le CHAN 2018 au Maroc alors que le Comité exécutif préférait Adidas…

PwC estime que le bureau du président Ahmad a été impliqué dans l’acceptation de l’offre de Tactical Steel, sans que d’autres services de la CAF (marketing, achats, finances), soient impliqués. Il apparaît que l’Égyptien Amr Fahmy, ancien secrétaire général de la CAF (et candidat à la présidence en 2021) a approuvé et ordonné les règlements à l’attention de la société française. Tactical Steel a remboursé 1,25 million de dollars à la CAF, laquelle a versé cette somme un peu plus tard à ES Pro Consulting Limited, une société basée aux Émirats Arabes Unis et au sein de laquelle apparaît le nom de Romuald Seillier, un des trois détenteurs de Tactical Steel. PwC soupçonne « une fraude fiscale off-shore, ou un arrangement de ristournes clandestines ».

  • Très cher pèlerinage

En 2018, lors du ramadan, le président de la CAF, son attaché personnel et seize présidents de fédérations africaines se sont rendus à la Mecque et à Médine, à un pèlerinage (Oumrah), à l’invitation du secrétaire général de l’Union des associations arabes de football (UAAF). La CAF aurait déboursé 100 000 dollars pour ce pèlerinage, et 10 000 dollars ont été crédités à Ahmad Ahmad. La CAF a précisé qu’elle aurait payé les voyages entre les pays d’origine de ces présidents et Le Caire, siège de l’instance. Cette dépense a été justifiée pour l’organisation d’une réunion officielle à la CAF. Mais aucun document ne vient prouver la tenue de cette réunion. Enfin, Ahmad se serait chargé de financer sur ses deniers personnels le voyage entre l’Égypte et l’Arabie Saoudite.

Dans ses conclusions, PwC recommande de modifier les statuts de la CAF, en confiant au Comité exécutif la responsabilité de définir sa mission et sa vision et de rationaliser sa structure organisationnelle. Le cabinet d’audit préconise également de mettre en œuvre des directives, des procédures et des normes comptables en conformité avec les normes internationales de gouvernance financière et les directives éthique (avec notamment une réduction au strict minimum des paiements en espèces et des paiements chèques contre espèces), ainsi que l’introduction de contrôles physiques et informatiques.


« Allégations non fondées », selon la CAF

Dans un communiqué publié ce 14 février, la CAF indique que son comité exécutif, réuni à Doha, a consacré la première partie de ses travaux a l’examen du rapport PwC. Invité à cette session, l’auditeur « ne s’est pas présenté », indique le communiqué. Extrait.

« Le Comité Exécutif conteste les allégations non fondées contenues dans ce rapport notamment les points suivants :

– Prise en charge de funérailles : il s’agit d’actes de solidarité en faveur de familles de personnes ayant servi le football africain dont la famille de feu Hussein Swaleh, décédé de retour de mission dans le crash d’un avion.

– Les fonds Fifa Forward dont l’utilisation est strictement encadrée par des procédures de la Fifa elle-même. Pour rappel, les années 2015, 2016, 2017 ont fait l’objet d’un audit de la FIFA à travers des cabinets internationaux au nombre desquels figure PwC.

– Tactical Steel : sur ce dossier, les procédures sont en cours devant diverses instances. La CAF se tient à disposition afin de fournir toutes les justifications concernant cette opération autorisée au préalable par le Comité exécutif ».

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