Sécurité

Mali : que faut-il attendre du dialogue avec les jihadistes Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa ?

Le président malien Ibrahim Boubacar Keita lors d'une interview à JA au palais de Koulouba, le 17 juin 2019.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keita lors d'une interview à JA au palais de Koulouba, le 17 juin 2019. © Vincent Fournier/JA

Le président Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé lundi que les autorités maliennes tentaient de dialoguer avec les chefs jihadistes. Si des canaux, formels ou informels, existaient déjà, cette annonce marque un tournant, Bamako assumant désormais cette nouvelle piste pour tenter d’éradiquer la crise sécuritaire.

« J’ai le devoir et la mission de créer tous les espaces possibles et de tout faire pour que, par un biais ou un autre, nous parvenions à un apaisement. Le nombre de morts dans le Sahel devient exponentiel. Je crois qu’il est temps que certaines voies soient explorées- (…) Nous ne sommes pas des gens butés, bloqués ou obtus. »

Ce 10 février, dans une interview à nos confrères de RFI et France 24 à Addis-Abeba, en marge du 33e sommet de l’Union africaine, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a jeté un pavé dans la mare. Pour la première fois, le président malien a reconnu ce que beaucoup savent depuis des mois : l’existence de contacts entre les autorités maliennes et les chefs jihadistes Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa.

Fin janvier, Dioncounda Traoré, le haut représentant d’IBK pour le Centre, avait déjà fait un premier pas, en déclarant qu’il avait envoyé des émissaires pour tenter un dialogue avec les deux hommes, conformément aux recommandations du Dialogue national inclusif conclu en décembre.

Déminer le terrain à Kidal

Patrouille de la Minusma dans la région de Kidal, en décembre 2016 (archives).

Patrouille de la Minusma dans la région de Kidal, en décembre 2016 (archives). © Sylvain Liechti/MINUSMA

Cette fois, c’est donc le chef de l’État en personne qui évoque cette tentative de rapprochement. Ses propos, contraires à tous ceux qu’il avait tenu jusqu’à présent sur ce sujet, marquent un tournant dans la gestion de la crise sécuritaire par Bamako. Ils interviennent aussi à un moment clé et hautement symbolique : d’ici quelques jours, l’armée malienne doit effectuer son grand retour à Kidal, fief de la rébellion touarègue dont elle a été chassée en 2014.

Nul n’ignore l’influence et le pouvoir de nuisance d’Iyag Ag Ghaly dans cette région explosive de Kidal. Faut-il voir, dans la main officiellement tendue d’IBK au chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), une manière de déminer le terrain pour que ce retour se fasse sans heurts ? Cela est probable.

Quoi qu’il en soit, nul doute que certains partenaires occidentaux de Bamako engagés dans la lutte contre les groupes jihadistes voient d’un mauvais œil cet aveu d’IBK. À commencer par les dirigeants français qui, sous la présidence de François Hollande comme aujourd’hui, sous celle d’Emmanuel Macron, refusent catégoriquement tout dialogue avec les groupes jihadistes. « Nous ne discutons pas avec les terroristes », répète-t-on régulièrement à l’Élysée.

Plusieurs canaux, formels ou non

Amadou Koufa, dans une vidéo de propagande diffusée le 28 février 2019 (image d'illustration).

Amadou Koufa, dans une vidéo de propagande diffusée le 28 février 2019 (image d'illustration). © Capture d’écran d’une vidéo de propagande jihadiste

Ali Nouhoum Diallo, l’imam Mahmoud Dicko, Adama Coulibaly… Plusieurs personnalités ont tenté de bâtir des ponts avec Amadou Koufa

Sur le terrain, pourtant, voilà longtemps que différentes initiatives sont menées par Bamako pour se rapprocher des deux principaux chefs jihadistes du GSIM. Plusieurs canaux, formels ou non, ont été établis avec plus ou moins de succès entre les autorités maliennes et les groupes jihadistes du Centre.

Ali Nouhoum Diallo, ancien président de l’Assemblée nationale et figure respectée de la communauté peule ; l’imam Mahmoud Dicko, à l’époque où il dirigeait le Haut conseil islamique du Mali (HCIM) ; Adama Coulibaly, le président de l’association Faso Dambé Ton… Plusieurs personnalités ont tenté de bâtir des ponts avec Amadou Koufa.

Plus récemment, en juillet et août 2019, l’avocat Hassan Barry a aussi été au cœur de négociations menées par les services de renseignement maliens et validées au plus haut niveau de l’État, qui ont abouti à l’échange de quelques militaires maliens contre des détenus jihadistes. Durant leurs discussions, qui se sont tenues dans le delta intérieur du Niger, le lieutenant d’Iyag Ag Ghaly s’était dit « prêt à faire une trêve ».

Une  annonce saluée à Bamako

Des jeunes filles tiennent le drapeau malien à Kidal, en juillet 2013.

Des jeunes filles tiennent le drapeau malien à Kidal, en juillet 2013. © CC / Flickr / MINUSMA/Marco Dormino

Vont-ils accepter de reconnaître les principes de laïcité et de démocratie du Mali ? Ces deux questions ne doivent pas être négociables

À Bamako, cette annonce du chef de l’État a été globalement bien accueillie. « Le président a fait parler sa raison et non son cœur. Il veut la paix. Et pour cela, il faut étudier toutes les pistes. Nous devons trouver une solution pour arrêter les tueries. Tous les jours, l’horizon s’obscurcit d’avantage. Nous devons parler avec tous les fils du pays », estime ainsi l’imam Mahmoud Dicko.

D’autres leaders politiques s’interrogent quant à eux sur la teneur de ce dialogue et sur sa mise en oeuvre. « Les chefs jihadistes sont incontournables pour rétablir la paix. Mais je m’interroge sur la forme que prendra ce dialogue et ses principes de bases. Vont-ils accepter de reconnaître les principes de laïcité et de démocratie du Mali ? Ces deux questions ne doivent pas être négociables », s’interroge ainsi Cheick Omar Diallo, cadre de l’Alliance démocratique pour la Paix (Adp-Maliba).

Selon Ibrahim Maïga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité à Bamako, ce dialogue devrait aussi avoir pour objectif d’offrir d’autres alternatives à ceux qui voudraient quitter les rangs des groupes extrémistes violents. « On ne doit pas se cantonner à une réflexion binaire. Cela ne peut pas être, soit le dialogue, soit la réponse militaire ou sécuritaire. Il faut voir le dialogue comme un élément dans une boîte à outils qui comprend le sécuritaire, le développement, la gouvernance etc. », précise le chercheur.

Quid des chefs de katibas étrangers ?

Reste à savoir quelle démarche sera adoptée face aux jihadistes étrangers qui sévissent au Mali. Pour les autorités, si dialogue il doit y avoir, il ne se fera qu’avec les jihadistes maliens. Iyad Ag Ghaly et Amadou Koufa en font donc partie, mais pas l’ensemble des autres chefs de katibas. Et notamment l’un des plus menaçants : Abou Walid al-Sahraoui, le chef de l’État islamique au grand Sahara (EIGS), qui est originaire du Sahara occidental.

« L’EI est responsable de la mort de la plupart de nos soldats au Mali, au Burkina et au Niger. Alors pourquoi ne pas parler à Abou Walid al-Sahraoui ? », s’interroge Moussa Mara, ancien Premier ministre d’IBK. « S’il faut discuter avec les terroristes, il faut discuter avec eux tous. »

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