Environnement

Sénégal : la réserve de La Somone menacée par un projet hôtelier

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Des pirogues dans la réserve de La Somone, sur la Petite Côte, au Sénégal.

Des pirogues dans la réserve de La Somone, sur la Petite Côte, au Sénégal. © Jacques Du Sordet pour les Éditions du Jaguar

À 60 km de Dakar, un projet d’hôtel en partie situé dans la réserve de La Somone inquiète les habitants. Et son statut récent d’aire marine protégée risque de ne pas suffire à la préserver de l’appétit des promoteurs immobiliers.

La plage est quasi vierge, occupée ça et là par quelques cabanes en bois. Un lieu préservé, dont le calme tranche avec l’agitation du coin. Situé dans la commune de Guéréo, il avoisine Ngaparou et  Saly, la station balnéaire la plus connue du Sénégal. Le 27 mai dernier, la réserve de La Somone était convertie en aire marine protégée par décret présidentiel. « Avec ce décret, le président renforce la protection de ces zones fragiles : à présent, on ne peut plus y toucher », assure Mamadou Dia, conseiller environnemental du Conseil économique, social et environnemental (CESE). 

La nouvelle pourrait-elle rassurer les habitants et les propriétaires de la commune de Guéréo, en bordure de lagune ? La plupart d’entre-eux ont eu vent d’un projet de construction d’hôtel dans la zone l’année dernière, lorsque deux décrets présidentiels, datés de février 2018, ont commencé à circuler.

Les documents, qui n’ont pas été publiés au Journal officiel, prévoient l’attribution d’un terrain d’environ 40 hectares à un groupe hôtelier. Le propriétaire de l’hôtel Royal Decameron Baobab (situé d’un côté du fleuve La Somone) aurait prévu de construire un deuxième bâtiment sur l’autre rive, ce qui lui permettrait de dominer toute l’embouchure. Une partie de ce terrain faisant partie du domaine public naturel, l’un des décrets prévoit en outre que les terres concernées, situées dans la réserve naturelle de La Somone, soient déclassées.

Un mur tagué en opposition au groupe Decameron et au projet de construction d'un hôtel dans la réserve de La Somone.

Un mur tagué en opposition au groupe Decameron et au projet de construction d'un hôtel dans la réserve de La Somone. © Marième Soumaré pour JA

Mamadou Dia se veut rassurant : « S’ils sont dans la réserve, ils ne pourront pas construire. Aujourd’hui, toutes les attributions de titre foncier sont suspendues. On va étudier au cas par cas tout ce qui est entrepris dans le domaine public maritime. » Mais les propriétaires installés sur le terrain concerné craignent d’être délogés.

Recours en justice

« Nous ne pensons pas que le décret empêche l’érection de l’hôtel. Nous avons vraiment l’impression qu’il existe un manque total de concertation entre le ministère des Finances, celui de l’Environnement, nous-mêmes et les paysans », déplore l’un des membres d’un collectif de propriétaires.

Dans un plan du cadastre de Mbour que Jeune Afrique a pu consulter, l’établissement est bien visible. Les propriétaires, qui regrettent d’avoir appris le projet « par la bande », ont déposé un recours gracieux auprès du président Macky Sall – resté sans réponse jusqu’ici. Ils ont également adressé un recours en contentieux à la Cour suprême, dans lequel ils font valoir l’absence d’enquête réglementaire et de concertation avec la population locale.

Le lieu fait pourtant vivre une grande partie des habitants du village de Guéréo. « On ne connaît rien à cette affaire. On gagne notre vie ici, mais les terres ne nous appartiennent pas », prévient Ahmed Ndour, qui vit du tourisme et des traversées en pirogue depuis des années. Début 2019, la Direction des eaux et forêts convoquait les travailleurs de la lagune pour leur apprendre l’existence de ces décrets. « Ils ne nous ont pas donné de délai, mais ils nous ont fait savoir que le projet était en cours. C’est une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes », explique Bouba Kane, qui possède un restaurant sur la plage. 

« Macky Sall signe des décrets qui font que des terres cultivables sont vendues à des opérateurs privés. Et ce phénomène touche la campagne qui nourrit Dakar. Ils sont en train de tout bétonner avec des opérateurs privés qui ne s’intéressent pas du tout à l’environnement », renchérit Demba Ndiaye, le porte-parole du collectif de propriétaires. Les 700 hectares qui s’étendent de Guéréo à La Somone, d’Ouest en Est, et constituent la réserve naturelle d’intérêt communautaire de La Somone, sont en effet un territoire riche. Habitat naturel de plus de cent espèces d’oiseaux, de mammifères (chacal, singe vert, mangouste) et de reptiles (varan du Nil, tortue marine…), la mangrove constitue aussi une barrière naturelle contre la salinité de l’océan.

Protéger la mangrove

« Nous l’appelons la nurserie des poissons, précise Saliou Mbodj, le gestionnaire de la réserve, car ils viennent se reproduire dans la lagune. Aujourd’hui, avec la diminution de nos ressources halieutiques, c’est important de protéger les espaces où les espèces peuvent s’abriter et se reproduire. » Depuis plus de vingt ans, la mangrove est ainsi protégée de l’activité de l’homme : système de pêche réglementée avec repos biologique de quatre mois ; interdiction d’y récolter du bois de chauffe ; circulation des bateaux et des véhicules réglementée et soumise à la tarification.

Conscients du potentiel du lieu, les promoteurs vendent la destination de La Somone aux touristes de Saly, station balnéaire aujourd’hui saturée. L’écotourisme se développe et tente de résister aux quads et au tourisme sexuel. La construction du nouvel aéroport international Blaise-Diagne (situé à moins de 30 km de là) et l’extension de l’autoroute reliant Dakar à M’bour, qui facilite les déplacements et l’arrivée de visiteurs, pourraient bien constituer une menace supplémentaire pour ce lieu encore préservé.

Alors forcément, la perspective de voir la zone déclassifiée au profit d’un hôtel inquiète. Saliou Mbodj s’interroge : « Les risques sont énormes. Il devrait y avoir une étude d’impact pour les mesurer, mais est-ce que ça sera fait ? Si ça continue, les touristes ne viendront plus. Nous avons peur que bientôt, il n’y ait plus rien à préserver ici. »

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