Diplomatie

Crise en Libye – Jalel Harchaoui : « L’Algérie est prête à parler avec tous les courants »

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Mis à jour le 10 février 2020 à 14h37
Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Chercheur au Clingendael Institute de La Haye, le politologue Jalel Harchaoui estime que l’Algérie d’Abdelmajid Tebboune peut jouer un rôle clé dans la résolution du conflit qui déchire son voisin de l’est. Voici ses arguments.

Après de longues années d’éclipse diplomatique causée par la maladie du président déchu Abdelaziz Bouteflika, l’Algérie de Tebboune poursuit son offensive diplomatique en Libye. Décidé à jouer un rôle actif dans la résolution du conflit libyen, le ministre algérien des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, a ainsi rencontré mercredi 5 février le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen à Benghazi.

Alors que les Turcs se rallient derrière le gouvernement d’accord national (GNA) de Fayez al-Sarraj, contre l’Armée nationale libyenne (ANL) de Haftar – soutenue, elle, par les Émirats arabes unis –, l’Algérie craint les ingérences étrangères dans ce pays galvanisé par la guerre depuis 2011.

Longtemps présentée comme un arbitre régional, l’Algérie souhaite vivement trouver une solution inter-libyenne. Pour Jalel Harchaoui, chercheur au Clingendael Institute de La Haye, les responsables algériens s’inquiètent non seulement pour la frontière avec la Libye, mais également pour l’impact qu’une escalade militaire pourrait avoir sur la stabilité de la Tunisie voisine.

Jeune Afrique : Après de longues années d’éclipse diplomatique, comment expliquez-vous ce réveil soudain de l’Algérie ?

Jalel Harchaoui : Il y a deux raisons à la fin de l’éclipse diplomatique algérienne. Pour la première fois en l’espace de sept ans, le pays est représenté par un président en bonne santé, qui parle et qui marche. Ce qui présage d’un fonctionnement relativement normal et, potentiellement, d’un mandat de plusieurs années.

Par ailleurs, entre le 2 avril (départ de Bouteflika) et le 12 décembre 2019 (jour des élections nationales), le chef de l’État en l’Algérie était, de facto, Ahmed Gaïd Salah. Pour diverses raisons, ce personnage était déterminé à ne pas s’opposer à la prise de Tripoli souhaitée par le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohammed Ben Zayed (MBZ). Avec l’investiture d’Abdelmajid Tebboune, la situation a changé, Abou Dhabi n’ayant plus l’influence qu’elle avait sur Ahmed Gaïd Salah.

Quel est l’élément déclencheur de cette initiative diplomatique algérienne ?

De toute évidence, l’envoi par le président Recep Tayyip Erdogan de militaires turcs au côté du gouvernement de Tripoli de Fayez al-Sarraj a déclenché une réaction importante, dans la communauté internationale comme au sein de la diplomatie algérienne.

L’Algérie est très inquiète de voir se développer à sa frontière sud-est une instabilité liée à des mouvements d’armes et de combattants.

Quand Tebboune dit que « Tripoli est une ligne rouge », c’est un avertissement géographique et non idéologique : cela signifie qu’il est dans l’intérêt de l’Algérie d’éviter une destruction physique de Tripoli. Alger ne souhaite en aucun cas voir la Tunisie voisine déstabilisée.

Pourquoi la Tunisie, pourtant voisine elle aussi de la Libye, n’a-t-elle pas été conviée à la conférence de Berlin du 19 janvier dernier ?

Les sommets précédents sur la Libye manquaient d’efficacité. Je pense notamment à celui de Paris en 2018, où 19 pays et quatre institutions internationales étaient représentés.

Cette fois, les Allemands ont voulu un format plus restreint. Et surtout plus efficient. Ils ont donc choisi de se concentrer sur les États contrevenants à l’embargo sur les armes, principalement la Turquie et les Émirats. Et ils ont vu en Tebboune un potentiel allié diplomatique, qui pourrait discuter aussi bien avec les Turcs qu’avec les alliés de Haftar.

Le cas de Moncef Kartas – l’expert tuniso-allemand de l’ONU chargé d’enquêter sur les infractions à l’embargo sur les ventes d’armes en Libye, arrêté le 26 mars dernier et incarcéré pendant deux mois –, a dû contribuer à tenir à l’écart la Tunisie de ce sommet.

En quoi l’approche de l’Algérie est-elle différente de celle de la France ou de l’Egypte, également présentes à la conférence de Berlin ?

D’abord, l’Algérie est disposée à parler avec tous les courants. Ce qui n’est pas le cas des autres.

Ensuite, si la France et l’Égypte considèrent que toute interférence sur le territoire libyen est condamnable, elles ont toutes deux un lien fort avec les Émirats arabes unis. Toutes deux estiment donc qu’une intervention militaire émiratie est acceptable.

L’Algérie, elle, s’oppose à toutes les ingérences, quelles qu’elles soient, et appelle à une solution strictement inter-libyenne.

L’Algérie de Tebboune se veut pragmatique, graduelle et anti-guerre. Elle cherche à montrer qu’il n’est pas obligatoire de choisir entre la complaisance vis-à-vis de l’islam politique et l’agressivité belliqueuse de Haftar. C’est un espace diplomatique étroit et fragile, mais l’Algérie pourra peut-être y contribuer de manière constructive. Cependant, dans tous les cas, ce sera extrêmement difficile.

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