Diplomatie

À Addis-Abeba, les Africains avancent à pas de tortue sur le dossier libyen

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Mis à jour le 13 février 2020 à 13h50
Les dirigeants africains réunis lors du 33e sommet de l'Union africaine, à Addis-Abeba, le 9 février 2020. Photo d'illustration.

Les dirigeants africains réunis lors du 33e sommet de l'Union africaine, à Addis-Abeba, le 9 février 2020. Photo d'illustration. © AP/SIPA

Ce devait être le sommet de la Libye. Mais le grand rendez-vous annuel des États-membres de l’Union africaine n’a pas permis d’unifier la voix de l’Afrique sur la crise libyenne.

Le malentendu est dissipé. C’était en tout cas le message promu par Antonio Guterres à Addis-Abeba lors du sommet de l’Union africaine (UA). « Le partenariat stratégique entre l’UA et l’ONU est d’une importance énorme. Notre relation s’est renforcée et dynamisée », a ainsi assuré le secrétaire général des Nations unies dans la capitale éthiopienne.

Informé des critiques contre son institution, en particulier accusée d’avoir marginalisé l’organisation continentale sur le dossier libyen, le Portugais s’est montré disposé à caresser le continent dans le sens du poil.

« Je suis conscient de l’immense frustration de l’UA face à la situation qui règne en Libye depuis 2011 et je la partage. Hier, ensemble, nous avons établi un cadre de partenariat entre l’UA et les Nations unies pour une coordination étroite de nos efforts communs. » Une formule floue, qui ne masque pas les résultats très modestes des discussions sur la Libye qui se sont tenues lors d’une réunion du Conseil de paix et de sécurité (CPS), le 8 février.

Médiation égyptienne pointée du doigt

Dirigée par le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, en sa qualité de président du CPS, la réunion a rassemblé plusieurs chefs d’État – Ibrahim Boubacar Keïta (Mali), Idriss Déby (Tchad), Marc Roch Kaboré (Burkina Faso), Teodoro Obiang Nguema Mbasogo (Guinée équatoriale) – et ministres des Affaires étrangères – Sabri Bachtobji (Tunisie), Jean-Claude Gakosso (Congo-Brazzaville) ou le ministre marocain délégué chargé de la Coopération africaine, Mohcine Jazouli.

À la tribune, outre le président du Comité de Haut niveau de l’UA sur la Libye Denis Sassou-Nguesso, le président de la commission de l’UA Moussa Faki, le commissaire Paix et sécurité de l’UA Smaïl Chergui, et le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres dominaient l’assemblée.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi arrive au sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, le 9 février 2020.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi arrive au sommet de l'Union africaine à Addis-Abeba, le 9 février 2020. © AP/SIPA

La place d’honneur revenait au président égyptien, à la tête de l’organisation depuis 2019. Première mauvaise impression : le retard conséquent avec lequel est arrivé Abdel Fattah al-Sissi à la réunion, obligeant le président djiboutien à lancer la réunion sans lui. Partie prenante du conflit libyen du fait de son soutien assumé au maréchal Haftar, Le Caire est accusé – mais en coulisses seulement –  d’avoir entravé la médiation africaine durant son année de présidence.

Dans les cercles diplomatiques égyptiens, on fait valoir que Le Caire ne soutient pas à proprement parler l’homme fort de l’Est libyenÀ, mais l’institution de l’armée, le rétablissement de l’État et du contrôle des frontières. Quant à intégrer davantage l’UA dans la recherche d’une solution, la diplomatie égyptienne ne s’y oppose pas, mais se montre sceptique sur sa capacité à mener à bien seule cette médiation.

Scepticisme des Libyens

« En réalité, ce sont les Libyens eux-mêmes qui sont sceptiques sur le rôle de l’Afrique », glisse un familier du dossier à Addis-Abeba. Comme pour le confirmer, le chef du gouvernement libyen Fayez al-Sarraj ne s’est finalement pas rendu dans la capitale éthiopienne, alors que sa présence était espérée.

Interrogé par Jeune Afrique, le ministre libyen des Affaires étrangères Mohammed Siyala assure pourtant souhaiter un rôle plus actif de l’Afrique dans la résolution de la crise libyenne. Il est toutefois sorti très en avance de la salle de réunion, suscitant des interrogations sur son intérêt réel pour le débat mené par l’UA.

Alors que les résultats des discussions devaient être annoncées à la fin de la séance, le point presse a d’abord été reporté sous le prétexte de ne pas frustrer le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, parti aussitôt à la fin de la réunion, de l’annonce des décisions.

Finalement, c’est seul que Smaïl Chergui présentera deux jours plus tard – le 10 février – le bilan des discussions sur la Libye. « L’Algérie pousse pour que la Commission paix et sécurité de l’UA reprenne le dossier libyen en main au sein de l’organisation », souffle une source diplomatique nord-africaine.

Ghassan Salamé n’aurait pas assez tenu compte de la lecture africaine de la crise libyenne

« Une fois que le cessez-le-feu entre les deux parties libyennes sera officiellement signé [à Genève, ndlr], nous voulons nous joindre à l’ONU pour faire en sorte que le cessez-le feu soit respecté par toutes les parties, avec une mission d’observation à Tripoli et partout où cela sera nécessaire », a annoncé Smaïl Chergui lors de cette conférence de presse.

Pour l’essentiel, l’UA a repris les mots d’ordre de la conférence de Berlin du 19 janvier : appel à la cessation des hostilités, au respect de l’embargo et à la fin des interférences extérieures. Le commissaire paix et sécurité de l’UA a également mentionné sa participation à une réunion sur la Libye qui se tiendra à Munich le 16 février.

Pas d’émissaire de l’UA en vue

Pas de Ghassan Salamé non plus à Addis-Abeba. L’émissaire de l’ONU pour la Libye supervise les discussions autour d’un cessez-le-feu durable entre les parties libyennes à Genève. Des négociations qui ont « bien débuté » selon Mohammed Siyala, même si représentants de l’ALN de Khalifa Haftar et du Gouvernement d’entente nationale (GNA) refusent toujours de s’asseoir à la même table.

Dans les coulisses du CPS à Addis-Abeba, certains ont évoqué « le mépris pour l’UA » dont a pu faire preuve Ghassan Salamé, au début de sa mission en 2017. Le Libanais n’aurait ainsi pas assez tenu compte de la lecture africaine de la crise libyenne.

Toutefois, assure un diplomate africain impliqué dans le dossier libyen, « tout cela est derrière nous ». La présence de Ghassan Salamé à la réunion du Comité de haut niveau de l’UA sur la Libye organisée à Brazzaville le 30 janvier, a été appréciée comme un geste de bonne volonté.

« Derrière nous » aussi, donc, les spéculations sur l’envoi d’un nouvel émissaire des Nations unies, voire d’un émissaire conjoint UA-ONU pour la Libye. Même si le Maroc envisagerait de proposer un candidat pour une telle mission. Un bruit que Nasser Bourita, le ministre des Affaires étrangères marocain a refusé « de confirmer ou d’infirmer ».

« Show diplomatique »

Dans un court entretien accordé à Jeune Afrique, le chef de la diplomatie chérifienne s’est montré agacé par les nombreuses initiatives diplomatiques distinctes autour de la Libye, rappelant que seule la réunion de Skhirat au Maroc en 2015 avait jusqu’à maintenant réussi à mener  les parties libyennes à un consensus.

Certains qui ne savaient même pas où se trouve la Libye commencent aujourd’hui à développer un discours sur la Libye !

« Dans tout ce show diplomatique, Skhirat a été le seul [rendez-vous] qui n’était pas une conférence internationale mais un dialogue libyen, sans autre supervision que celle des Nations unies. (…) Mais certains qui ne savaient même pas où se trouve la Libye commencent aujourd’hui à développer un discours sur la Libye ! ».

Nasser Bourita fait ainsi valoir que le Maroc n’a pas d’agenda caché sur cette épineuse question. « Peut-être que la crise libyenne est l’occasion pour certains d’offrir un rayonnement à leur diplomatie. (…) Les Libyens, au lieu de se consacrer à résoudre leurs problèmes, sont en train de se battre pour répondre aux invitations de différents pays qui leur disent “Venez faire la photo chez nous”. Or ça ne fonctionnera pas comme ça ».

L’allusion à l’Algérie, qui a lancé sa propre initiative en janvier sur la Libye, est transparente. Alger espère aujourd’hui accueillir la conférence de réconciliation interlibyenne, initialement prévue à Addis-Abeba par le Comité de haut niveau de l’UA sur la Libye dirigé par Denis Sassou-Nguesso, président du Congo-Brazzaville.

La proposition algérienne ne suscite qu’un enthousiasme modéré du côté de la diplomatie congolaise, qui se contente de « prendre note ». Quel que soit le pays où elle aurait lieu, cette conférence devrait se tenir courant du premier trimestre 2020.

Envoi de représentants de l’UA en Libye 

Quant au changement de présidence à la tête de l’UA, passée de l’Égypte à l’Afrique du Sud ce dimanche, il a un temps suscité les espoirs d’une relance de la médiation africaine. Pour autant, le président sud-africain Ramaphosa n’a consacré qu’une seule phrase de son discours d’investiture à la crise libyenne.

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa prend la tête de l'Union africaine (ici le 9 février 2020)

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa prend la tête de l'Union africaine (ici le 9 février 2020) © AP/SIPA

Certains craignent aussi que Pretoria se cantonne à une condamnation stérile de l’intervention de l’OTAN en 2011 qui a mis fin au régime Kadhafi, laquelle serait entièrement responsable de la situation actuelle aux yeux de l’Afrique du Sud.

En résumé, l’avancée la plus tangible sur le dossier libyen pendant ce sommet de l’Union africaine concerne l’envoi de représentants de l’UA dans la capitale libyenne, au sein des locaux des Nations unies, comme l’a offert lors d’une conférence de presse le 8 février Antonio Guterres.

Un progrès dans le règlement des dissensions diplomatiques entre médiateurs… qui ne devrait toutefois pas fondamentalement changer la donne sur le terrain. Surtout en cas d’échec des négociations à Genève.

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