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Une interview controversée sur le Rwanda vaut un licenciement à un journaliste de BBC Afrique

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Mis à jour le 08 février 2020 à 20h25
Le siège de la BBC à Londres

Le siège de la BBC à Londres © Fred Romero

Auteur d’une interview controversée sur la relation France-Rwanda, un journaliste de BBC Afrique vient d’être licencié pour faute grave par sa hiérarchie, qui prétend avoir agi suite à une menace de “plainte” du gouvernement rwandais. Mais Kigali dément la moindre intervention.

Nouveau rebondissement dans les relations houleuses entre la BBC et les autorités de Kigali. Le 7 février, le journaliste congolais Jacques Matand Diyambi a reçu de sa rédaction en chef un courrier lui notifiant son « licenciement pour faute grave », avec effet immédiat. En cause : une interview qu’il avait réalisée en novembre avec l’écrivain Charles Onana, auteur du livre Rwanda, la vérité sur l’opération Turquoise : Quand les archives parlent (L’artilleur), publié un mois plus tôt.

Auteur, depuis 2002, de plusieurs ouvrages polémiques sur le génocide des Tutsi, Charles Onana est régulièrement qualifié de « négationniste » dans la mesure où il accuse sans relâche la rébellion du FPR, alors commandée par Paul Kagame, d’avoir commis un double génocide contre les Hutu et d’avoir été à l’origine de l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Juvénal Habyarimana, qui servit de signal déclencheur aux massacres contre les Tutsi.

Animé par une animosité obsessionnelle envers l’actuel président rwandais, qu’il accuse d’avoir favorisé le génocide des Tutsi pour se hisser au pouvoir, l’écrivain franco-camerounais entreprend dans son dernier livre de laver les dirigeants français de l’époque du soupçon d’avoir soutenu le régime hutu durant le génocide.

Quand la BBC et le Rwanda se renvoient la balle

Dans son courrier, que Jeune Afrique a pu consulter, Anne Look Thiam, la rédactrice en chef de BBC Afrique, à Dakar, reproche au journaliste d’avoir violé les règles internes de la chaîne en matière de traitement impartial de l’information, en s’abstenant de recueillir d’autres points de vue que celui de Charles Onana, notamment celui des autorités rwandaises. « Nous avons établi que vos actions allaient clairement à l’encontre de la politique éditoriale de la BBC, et que vous aviez pris l’initiative de mener une interview sur un sujet controversé sans avoir suivi les règles nécessaires, et sans en avoir référé aux responsables nécessaires », ajoute Anne Look Thiam.

À en croire cette dernière, la réaction des autorités rwandaises serait à l’origine de la mesure disciplinaire prise contre le journaliste. « Notre demande d’explications faisait suite à la plainte du gouvernement rwandais résultant de l’interview que vous avez menée avec Charles Onana », écrit la rédactrice en chef, qui ajoute que « le gouvernement rwandais accuse la BBC d’avoir été injuste, biaisée et inexacte et a indiqué qu’il se réservait le droit de prendre des sanctions contre la BBC ».

Depuis quand la BBC tient-elle compte des observations formulées par le gouvernement rwandais ?

À Kigali, les sources officielles que Jeune Afrique a interrogées contestent pourtant être à l’origine d’une telle démarche. Selon l’un de ses collaborateurs, le ministre des Affaires étrangères, Vincent Biruta, « n’a pas connaissance de cette affaire ». Même son de cloche dans l’entourage de Paul Kagame : « C’est vous qui me l’apprenez, j’ignorais même qu’Onana avait été interviewé par leur équipe, indique une source officielle. Dans tous les cas, depuis quand la BBC tient-elle compte des observations formulées par le gouvernement rwandais ? Ils ne se sont jamais excusés suite au documentaire Rwanda’s Untold Story [diffusé en octobre 2014 sur BBC2, ce film véhicule la thèse du « double génocide », ndlr] et la BBC en kinyarwanda est toujours interdite de diffusion au Rwanda à cause de cette histoire. »

À Londres, l’ambassadrice du Rwanda, Yamina Karitanyi, conteste elle aussi avoir écrit à la direction de la BBC au sujet de l’interview de Charles Onana, indiquant que les échanges qu’elle a pu avoir récemment avec Solomon Mugera, le rédacteur en chef central de BBC Afrique, basé à Londres, portaient sur les biais des reportages de la BBC en général, et non sur ce reportage spécifique. « La BBC peut s’autosaisir même sur une plainte verbale, selon les procédures internes », indique un bon connaisseur de la maison.

Imbroglio journalistique sur fond de thèses négationnistes

Le documentaire controversé Rwanda’s Untold Story est au cœur des griefs adressés de longue date par le régime rwandais à la vénérable institution britannique : c’est suite à sa diffusion que les autorités ont interdit pour une durée indéterminée la diffusion au Rwanda, sur la bande FM, de BBC News Gahuza, qui émet en kinyarwanda.

De son côté, le journaliste Jacques Matand Diyambi indique ne pas avoir eu communication de la « plainte » qu’aurait adressé Kigali à sa direction. « Anne Look Thiam m’avait donné 72 heures pour lui apporter diverses explications sur les conditions de réalisation de cette interview. À ce moment-là j’étais en congé, mais j’ai répondu par écrit à toutes ses questions dès mon retour, lundi dernier. »

Selon le journaliste, l’interview de Charles Onana a été réalisée conformément aux usages au sein de la rédaction. Le sujet a été présenté à plusieurs reprises en conférence de rédaction, en présence de représentants de la rédaction en chef. Jacques Matand Diyambi concède toutefois une certaine complaisance envers le sulfureux écrivain, qui entretient autour du génocide des Tutsi une vision largement contestée.

« C’est peut-être de la naïveté intellectuelle de ma part, mais je n’aime pas mettre les gens dans des cases. J’ai sans doute minimisé les accusations de négationnisme qui le visent, même si je le fais réagir par rapport aux critiques sur sa façon de réécrire l’histoire officielle. » Reste qu’en privé, les références citées par le journaliste sur la question des Grands Lacs ont toutes en commun d’épouser les thèses de Charles Onana et de Pierre Péan, son ancien mentor, récemment décédé. Cela trahirait-il chez lui un parti pris anti-FPR autour de l’histoire du génocide ? « Je ne saurais le dire », élude-t-il.

À BBC Afrique, un journaliste confirme néanmoins que son interview n’a pas été conduite clandestinement : « C’est un sujet dont il parlait depuis longtemps parce qu’il était en train de lire le bouquin. Je sais que le sujet est venu deux fois en conférence de rédaction, dont une fois où la rédactrice en chef était présente. » Selon nos informations, huit autres journalistes auraient, eux, écopé d’un avertissement dans le cadre de ce dossier.

Un syndicat de journalistes monte au créneau

Une autre source interne s’interroge sur la véritable motivation de ce licenciement pour faute lourde. Jacques Matand Diyambi est en effet le secrétaire général de la section du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication sociale du Sénégal (Synpics) au sein de BBC Afrique, dans un contexte où la chaîne est confrontée à des difficultés financières qui rendent l’atmosphère électrique. Dans un communiqué diffusé le 7 février, la section BBC du Synpics a dénoncé la mesure, estimant « que la décision de licencier sans préavis le camarade secrétaire général de la section est une fuite en avant de la rédactrice en chef, qui n’assume pas son rôle de premier responsable de la diffusion de tout sujet. »

Sollicitée par Jeune Afrique, Anne Look Thiam, la rédactrice en chef auteure de la lettre de licenciement, n’a pas souhaité nous apporter de précisions sur l’origine des démarches qui auraient été entreprises par le Rwanda, nous renvoyant vers le service de presse de la BBC.

Une source officielle rwandaise penche pour une affaire strictement interne : « Boris Johnson a en ligne de mire la BBC, qui traverse des difficultés financières. Les arguments de la BBC au sujet d’Onana sont certes pertinents, mais le Rwanda n’a rien à voir avec ce dossier. »

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