Diplomatie

Vincent Biruta : « Aucun projet rwandais de balkanisation de la RDC n’a jamais existé »

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Addis-Abeba
Mis à jour le 08 février 2020 à 13h51
Vincent Biruta, ministre des Affaires étrangères du Rwanda

Vincent Biruta, ministre des Affaires étrangères du Rwanda © DR

Relations rwando-congolaises, situation en Ouganda et au Burundi, réforme de l’Union africaine, crise en Libye… Le ministre des Affaires étrangères rwandais, Vincent Biruta, répond aux questions de Jeune Afrique, à l’occasion du 33e sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba.

Pour les ministres africains des Affaires étrangères, les jours précédant le sommet des chefs d’État de l’Union africaine, qui se tiendra les 9 et 10 février au siège de l’organisation, ne sont pas de tout repos. Pour Vincent Biruta, le chef de la diplomatie rwandaise, répondre aux questions de Jeune Afrique a presque l’air d’une pause bienvenue, entre deux débats en conseil exécutif.

Jeune Afrique : Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a parlé d’un manque de solidarité des pays africains, notamment envers le G5 Sahel. Êtes-vous d’accord ?

Vincent Biruta : Je pense qu’il faut relativiser ce manque de solidarité. Bien sûr, il faudrait qu’il y ait davantage d’États africains qui viennent en aide au Sahel ou ailleurs. Le Rwanda l’a fait en débloquant un million de dollars pour le G5 Sahel. D’autres le feront, sous une forme ou une autre. Chacun doit aller à son rythme et à la mesure de ses moyens. Il faut rester optimiste.

En 2018, lorsque le président Paul Kagame a pris la présidence de l’UA, le Rwanda souhaitait lancer l’union vers une autonomie financière. Au niveau de la sécurité ou du budget de fonctionnement, cela semble encore loin…

Sous la présidence de Paul Kagame, l’UA a adopté un agenda de réforme, qui avait en effet pour but d’atteindre l’autonomie financière. L’une des mesures est la taxe de 0,2 % sur les importations, qui a commencé à être appliquée. Une trentaine de pays ont sauté le pas, ce qui est déjà énorme.

Mais bien sûr cette réforme n’est pas parfaite et certains ne peuvent pas l’appliquer tout de suite ou ne peuvent pas l’appliquer telle quelle. Dans une organisation de 54 pays, il faut parfois des ajustements. La réforme peut ne pas plaire à tout le monde, mais il faut qu’elle soit acceptable pour tous. Nous devons cesser de dépendre des bailleurs extérieurs, même si cela n’exclut pas les partenariats.

Une statue du dernier empereur éthiopien, Haile Selassie, après son dévoilement devant l'Union africaine à Addis-Abeba, le 10 février 2019.

Une statue du dernier empereur éthiopien, Haile Selassie, après son dévoilement devant l'Union africaine à Addis-Abeba, le 10 février 2019. © Samuel Habtab/AP/SIPA

Sans cette autonomie financière, l’UA est-elle condamnée à ne pas être écoutée sur la scène internationale, comme cela semble être le cas sur le dossier libyen ?

C’est vrai, l’UA a du mal à se faire entendre dans la crise libyenne. Mais ce n’est pas uniquement dû à ses propres faiblesses. Il faut aussi considérer d’autres facteurs. Si la Libye est africaine, elle est surtout tournée vers la Méditerranée et le Moyen-Orient, ce qui implique d’autres acteurs importants, comme l’Union européenne et la Turquie.

En Libye, l’UA doit faire partie de la solution, aux côtés des autres partenaires

Ensuite, les ressources du pays intéressent également bon nombre de puissances non-africaines. Bien sûr, l’UA doit jouer un rôle, mais elle ne peut pas prétendre à une quelconque exclusivité. Elle doit faire partie de la solution, aux côtés des autres partenaires.

Le Rwanda soutient la force régionale qui lutte contre les jihadistes au Sahel. Pourrait-il faire de même avec une force régionale contre les groupes armés dans les Grands Lacs ?

C’est une option qui a été effectivement évoquée. Mais elle ne me semble plus à l’ordre du jour. À l’heure actuelle, je crois qu’il faut apprécier le travail effectué par les forces de la RDC pour la neutralisation des groupes armés dans l’est congolais.

À partir de cela, nous pouvons trouver le moyen d’appuyer leurs interventions, en fonction des besoins que Kinshasa exprimera. Cela devra se faire dans un cadre précis, qui n’est pas forcément un envoi de troupes. Cela peut par exemple être de l’échange de renseignements.

La confiance est-elle suffisante entre les deux pays ? Certains voient davantage un supposé projet rwandais de « balkanisation » de la RDC davantage qu’une réelle coopération.

Il n’y a pas de problèmes entre la RDC et le Rwanda. Des individus, qu’ils soient des politiciens, des ecclésiastiques ou des membres de la société civile, évoquent effectivement un projet rwandais de « balkanisation ». Mais cela n’a tout simplement jamais existé. Cette polémique n’atteint pas le sommet des deux États.

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu.

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu. © MONUSCO/Abel Kavanagh

Comment vont les relations avec votre autre voisin, l’Ouganda ? La médiation de l’Angola et de la RDC a-t-elle amélioré la situation ?

Au sein des sommets quadripartites [Angola, RDC, Rwanda, Ouganda, NDLR], la médiation a donné lieu un memorandum d’entente et nous espérons qu’il sera appliqué. La commission ad hoc chargé de le mettre en place va se réunir à Kigali le 14 février.

Nous verrons alors si des mesures suffisantes ont été prises par l’Ouganda. Notre grande inquiétude concerne les Rwandais arrêtés illégalement, détenus et parfois torturés par les autorités ougandaises. Nous voulons que nos concitoyens puissent se rendre librement en Ouganda, sans prendre le risque d’être emprisonnés.

Quand nous aurons cette assurance, et quand les détenus actuels auront été relâchés, nous aurons fait un grand pas. L’État ougandais doit également cesser d’apporter son soutien à des groupes qui ont pour objectif la déstabilisation du Rwanda.

Doit-on s’attendre à une réouverture prochaine de la frontière entre vos deux pays ?

Les chefs d’État de la quadripartite se réuniront le 21 février pour faire le point sur la situation. Si toutes les conditions sont remplies, il n’y a pas de raison que la frontière reste fermée.

Le président Paul Kagame a-t-il prévu de s’entretenir avec son homologue ougandais, Yoweri Museveni, lors du sommet de l’Union africaine des 9 et 10 février ?

Pas à ma connaissance.

Vos relations sont tendues également avec un autre voisin, le Burundi. La désignation pour la prochaine élection présidentielle d’un candidat du parti au pouvoir, qui n’est pas Pierre Nkurunziza, peut-elle changer la donne ?

Les élections n’ont pas encore eu lieu. Je ne saurais donc vous dire si cela va changer quoi que ce soit. Il y a un processus interne, que nous observons. Le Rwanda reste ouvert aux améliorations de sa relation avec le Burundi.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte