Musique

Mali : Ballaké Sissoko, virtuose de la kora, privé de son instrument par les douanes américaines

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Mis à jour le 07 février 2020 à 17h07
Le musicien malien Ballaké Sissoko.

Le musicien malien Ballaké Sissoko. © B. Peverelli

Maître de la kora, le Malien Ballaké Sissoko accuse les douanes américaines d’avoir détruit son instrument lors des fouilles de sécurité à l’aéroport. Au-delà du coût matériel, la productrice de l’artiste s’interroge : « Les douanes américaines oseraient-elles démanteler un Stradivarius ? »

« Ce qu’ils ont fait à mon instrument, c’est du sabotage ». Ballaké Sissoko ne décolère pas. Ce maître malien de la kora, qui s’est fait l’ambassadeur de la musique de son pays sur toutes les scènes du monde, en solo ou aux côtés d’artistes internationaux de renom, a eu une très mauvaise surprise, mardi 4 février.

De retour d’une tournée aux États-Unis, lors de laquelle il a notamment joué à Miami, Chicago, Berkeley ou New York, le musicien a eu une très désagréable surprise en ouvrant la caisse dans laquelle il fait voyager son instrument. Sa kora, un instrument traditionnel à cordes, muni d’un manche en palissandre et une grosse calebasse recouverte de peau de vache, avait été méticuleusement démontée.

Un instrument détruit, et un mot d’excuses

« Quand je suis arrivé à Paris, autour de 5h du matin le 4 février, j’étais tellement fatigué que je n’ai même pas défait mes bagages. J’avais juste besoin de me reposer. C’est à mon réveil, le soir, quand j’ai voulu prendre ma kora pour en jouer, que j’ai découvert les dégâts », raconte-t-il à Jeune Afrique. « Je n’avais pas de mots. Je suis resté là, sans rien dire. J’ai juste alerté mon équipe », continue-t-il, amer.

L’instrument est inutilisable. Et en guise d’explication, et l’Agence américaine de sécurité des transports, la TSA, avait glissé un petit mot présentant de laconiques excuses « pour les inconvénients que la vérification des bagages aurait pu causer ».

Habitué de parcourir le monde, Ballaké Sissoko avait pourtant pris toutes les précautions pour protéger son précieux instrument. Il avait même fait fabriquer une caisse de protection sur mesure, à Londres, pour 1 300 euros. « Je laisse même la clé sur la caisse, pour faciliter les contrôles aux douanes, insiste le musicien. De cette façon ils peuvent l’ouvrir et vérifier l’intérieur sans problème ».

Outre le coût de l’instrument – une kora de la gamme de celle qui a été détruite par les douanes américaines coûte entre 2 000 et 4 000 euros – Ballaké Sissoko craint aujourd’hui d’annuler des spectacles. « J’ai déjà dû annuler des séances d’enregistrement de mon prochain album, sur lequel je devais travailler cette semaine », confie l’artiste, qui devra attendre jusqu’à la fin du mois de février pour se voir livrer une nouvelle kora.

« Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive. Il y a une quinzaine d’années, la calebasse de ma kora avait été fissurée lors d’un voyage. Et c’était, déjà, lors d’un passage aux États-Unis », se souvient le musicien qui, cette fois, a décidé de ne pas laisser faire sans réagir. La musicologue Lucy Darian, amie et productrice de l’artiste, a publié un communiqué dans lequel elle accuse les douanes américaines d’avoir détruit l’instrument.

« La kora est un instrument fragile et artisanal, et celle de Ballaké a été fabriquée sur mesure pour ses besoins. Elle produit des sons qui lui sont spécifiques. Les douanes américaines oseraient-elles démanteler un Stradivarius ? », écrit-elle.

« C’est toute une symbolique qui a été détruite »

« Ce qui est arrivé est une tragédie », lâche Daouda Dao, ethnomusicologue et enseignant au conservatoire de Bamako, qui connaît bien Ballaké Sissoko. « La kora va au-delà d’un simple instrument de musique. Il ne s’agit pas seulement de faire retentir des notes. Le propriétaire est lié à son instrument toute sa vie. Là, c’est tout une symbolique qui a été détruite », se désole-t-il.

L’usage, et même l’apprentissage, de l’instrument sont très codifiés. Dans certaines communautés mandingues, les musiciens qui veulent apprendre à manier la kora doivent respecter des traditions très strictes. « Certains instruments se voient même dotés, en offrant des noix de kola ou un coq, tout comme si on dotait une femme. La kora fait partie de ces instruments », explique Daouda Dao.

La kora est la carte d’identité, le passeport de la culture mandingue

« S’il y a un instrument à cordes qui représente la culture mandingue, c’est la kora. Elle est la carte d’identité, le passeport de la culture mandingue », insiste en écho Toumani Diabaté, devenue une star mondiale pour sa virtuosité à cet instrument, avec lequel a régulièrement joué Ballaké Sissoko. « Je ne condamne pas le travail des services de sécurité, qui est très important, mais il faut le faire avec vigilance, veiller à mettre des personnes compétentes, qui comprennent, aussi, que le respect de la culture est important. »

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