Politique

Tunisie : l’enquête sur l’assassinat de Chokri Belaïd rebondit

Réservé aux abonnés | | Par - à Tunis
Mis à jour le 06 février 2020 à 17h38
Les manifestants tiennent une affiche montrant l'opposant Chokri Belaïd, assassiné en 2013.

Les manifestants tiennent une affiche montrant l'opposant Chokri Belaïd, assassiné en 2013. © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Sept ans jour pour jour après l’assassinat du leader de gauche, le collectif d’avocats Belaïd-Brahmi a obtenu l’ouverture d’une nouvelle enquête sur « l’appareil secret d’Ennahdha », impliquant 16 prévenus dans l’affaire Belaïd. Retour sur une affaire complexe considérée par certains comme crime d’État.

Le 6 février 2013, l’opposant Chokri Belaïd tombait sous les balles de Kamel Gadhgadhi, un membre du groupe islamiste salafiste Ansar al-Charia. Un assassinat qui, avec celui d’un autre dirigeant de gauche, Mohamed Brahmi, en juillet de la même année, a provoqué la plus grande crise gouvernementale au cours de la transition politique initiée en 2011 en Tunisie.

Sept ans plus tard, l’affaire Chokri Belaïd rebondit. Un document issu d’une autre enquête sur le milieu salafiste mentionne le « 12 rue de Russie » à Tunis, ont annoncé le collectif d’avocats Belaïd-Brahmi à l’occasion d’une conférence de presse, le 5 février. À cette adresse, une salle de sport où un certain Moncef El Ouerghi, qui avait été incarcéré sous Ben Ali, enseignait le zamaqtal, un art martial de son invention.

Cet islamiste, dont les cours étaient suivis par de nombreux salafistes, avait préféré négocier un emploi pour son fils Abd Dha El Jellal oua El Ikram (dit Bibi) plutôt que de percevoir des dédommagements perçus par les anciens prisonniers politiques dans le cadre de l’amnistie générale. Bibi n’est pas un inconnu : il avait été affecté, en 2012, à la sécurité personnelle du président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi.

L’enquête a surtout révélé que Bibi entretenait des liens avec le groupe Ansar al-Charia et avait des relations étroites avec Kamel Gadhgadhi, qu’il avait vu la veille de l’assassinat. Parmi les documents saisis à son domicile, qui étaient auparavant entreposés dans les locaux de la salle de sport, des photos confirment la proximité entre les deux hommes. On les voit par exemple exhibant des munitions, ou ensemble au mariage de la sœur de Bibi avec Tarek Maaroufi, complice du chef d’Ansar al-Charia dans l’assassinat du commandant Massoud, en 2001.

D’autres clichés montrent le quadragénaire prenant la pose chez Rached Ghannouchi, avant qu’il ne quitte précipitamment Tunis pour Istanbul au lendemain de la mort de Chokri Belaïd. Arrêté à son retour de Tunisie, Bibi sera finalement considéré comme « inapte » mentalement à son retour de Tunisie. Libéré, il vit désormais à Dubaï.

Caractère terroriste de l’affaire

Une avancée de plus dans une affaire, que certains considèrent comme un crime d’État, qui était destinée à s’enliser. Les avocats des deux opposants assassinés en 2013 déplorent que le parquet ait rejeté le caractère terroriste de l’affaire, reléguée au rang d’affaire de droit commun. Ils pointent du doigt l’implication présumée des deux lieutenants de Rached Ghannouchi, Ridha Barouni et Tahar Boubahri. Les avocats regrettent que le ministère public ait « redoublé d’efforts pour prémunir le chef d’Ennahdha de toute poursuite judiciaire ».

La démarche du comité Belaïd-Brahmi pour reconstituer l’affaire consiste à réunir les éléments épars dans d’autres dossiers en lien avec la mouvance salafiste. « Les affaires ont été saucissonnées, les éléments sont éparpillés », remarque la juriste et militante pour les droits des femmes, Monia Ben Jemia.

En tentant de rétablir le fil conducteur de l’affaire de Chokri Belaïd, les avocats ont ouvert une boîte de Pandore et mis à jour, en 2019, des affaires toutes en corrélation avec l’existence d’une officine secrète opérant pour le mouvement d’Ennahdha et d’une chambre dite « noire » au Ministère de l’Intérieur, où étaient entreposés des documents-clés relatifs à cet organisme saisis au cours d’une opération policière.

À force de mobilisation contre l’inertie de la justice, les avocats ont obtenu, fin décembre, l’ouverture d’une instruction concernant l’officine secrète. La Cour de cassation leur a aussi donné raison sur divers points et entamé un réexamen de l’affaire Belaïd, impliquant 16 prévenus, dont des islamistes et des sécuritaires. « Un point positif mais il faut s’attendre à des entraves », commente l’avocat Abdennaceur Aouini.

Zones d’ombre

La détermination de la quinzaine d’avocats à faire la lumière sur l’assassinat de Belaïd commence à être payante. Considérant que la mort de Kamel Gadhgadhi, en février 2014, ne clôt pas l’enquête, ils tentent depuis de remonter jusqu’aux commanditaires et de dévoiler les réels motifs de l’exécution de l’opposant.

La version officielle qui avance qu’Ansar al-Charia aurait ordonné le meurtre de Chokri Belaïd pour venger la mort de Maherzia Ben Saad, l’épouse d’un des leurs, leur semble peu plausible. « Si tel était le cas, Ansar al-Charia s’en serait pris à un représentant de l’ordre, pas à l’opposant », estime l’avocat Ridha Raddaoui, qui relève également le « silence » de la justice quant aux commanditaires de l’assassinat de Maherzia Ben Saad.

Des zones d’ombre que les avocats entendent ne pas négliger pour compléter leur dossier qu’ils constituent patiemment comme un puzzle. « Nous sommes déterminés. Le sang versé appelle la vérité », assène Ridha Raddaoui, qui assure préparer de nouvelles révélations.

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