Diplomatie

Algérie : pourquoi l’aide financière accordée à la Tunisie suscite la polémique

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune et son homologue tunisien Kaïs Saïed, le 2 février 2020.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune et son homologue tunisien Kaïs Saïed, le 2 février 2020. © Présidence tunisienne

La décision du président Abdelmajid Tebboune d’effectuer un dépôt de garantie de 150 millions de dollars à la Banque centrale tunisienne (BCT) suscite l’incompréhension chez de nombreux Algériens. Dans un contexte où les réserves de change sont en chute libre, ils estiment que le pays a d’autres priorités.

« L’Algérie est prête à apporter toute son aide à la Tunisie qui traverse une conjoncture difficile, tant au plan financier qu’économique », déclarait le président algérien Abdelmadjid Tebboune à l’occasion de la visite de son homologue tunisien Kaïs Saïed – qui consacre ainsi son premier déplacement à l’étranger à son voisin.

Au cours de cette rencontre, le chef d’État algérien a souligné la nécessité de prospecter de « nouveaux instruments pour l’action commune ». Et le premier d’entre eux, annoncé en grande pompe ce jour-là au palais d’El Mouradia, consistera en un dépôt de garantie de 150 millions de dollars à la Banque centrale de Tunisie (BCT).

Destinée à aider le pays du jasmin à obtenir des prêts auprès des institutions financières internationales, cette mesure est loin de faire l’unanimité auprès des Algériens. Si une partie de l’opinion publique considère que la stabilité de cet allié régional de longue date  – avec lequel l’Algérie partage plus de 1 000 km de frontière – est « prioritaire », nombre de citoyens voient dans cette décision un « manque de respect » : « Nous avons besoin de cet argent car les caisses de l’État sont vides. Décidément, nos dirigeants traitent mieux nos voisins que son propre peuple », clament-ils sur les réseaux sociaux.

Légitimité contestée

Dans leur collimateur : le nouvel homme fort du pays, Abdelmadjid Tebboune, élu à la tête du pays avec un taux d’abstention record [seuls 39,93 % des inscrits ont voté lors du scrutin, ndlr]. « On n’est pas contre l’entraide. Les Tunisiens sont nos frères. Mais ce n’est pas à un président en manque de légitimité de le faire », s’insurge un entrepreneur, qui a participé au débat sur les réseaux sociaux. Comme lui, nombreux sont les Algériens à ne toujours pas reconnaître l’autorité du chef d’État, plus d’un mois après son investiture.

« La légitimité politique est un pacte négocié avec la société civile. Si le président Tebboune respecte le processus d’ouverture qu’il a promis, à travers notamment un dialogue national inclusif et une réforme constitutionnelle, il pourra consolider son pouvoir et arracher une légitimité pleine et populaire. En attendant, il faut s’attendre à voir toutes les décisions du gouvernement contestées par une grande partie de la population », analyse Mansour Kedidir, politologue rattaché au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle à Oran (CRASC).

Un pays sous tension

Parmi les autres arguments invoqués à l’encontre de ce dépôt, le contexte de tensions sociales qui secouent le pays depuis plusieurs mois. Et la crise économique qu’il pourrait engendrer. « Je ne comprends pas cette démarche. Nous nous préparons à une crise économique sans précédent mais on donne 150 000 millions de dollars. Ne devrions-nous pas plutôt nous préoccuper de nos propres problèmes ? », s’étonne une styliste, installée à Alger.

L’Algérie n’a rien donné. Il s’agit d’un placement qui peut être annulé et restitué à tout moment

Ce sentiment de crise imminente est renforcé par la chute des réserves de change. Selon la Banque centrale, le pays dispose de 62 milliards de dollars de réserves de change, contre 79,88 milliards de dollars fin 2018. Soit une baisse de presque 20 milliards en l’espace d’une année. Et ce déclin risque de se poursuivre puisque, d’après les prévisions de la Banque d’Algérie, ces réserves atteindront les 51,6 milliards de dollars d’ici la fin de l’année.

Pourtant, ce n’est pas la première fois que l’Algérie procède à un dépôt de garantie auprès de la BCT. En 2014 déjà, Alger avait déposé 100 millions de dollars auprès de cette institution bancaire, dans le cadre d’une assistance financière qui s’élevait à 250 millions de dollars, sans provoquer autant de remous. Alors pourquoi une telle levée de boucliers cette fois ?

Le grand malentendu

La décision a surtout semé la confusion dans l’esprit des internautes, qui se sont interrogés sur la nature de l’opération : s’agit-il d’un prêt ou d’un don ? « Rien de tout cela. Ce raisonnement est faux. L’Algérie n’a rien donné. Il s’agit d’un placement qui peut être annulé et restitué à tout moment », précise Mohamed Nazim Bessaih, expert bancaire à Alger. Et de rassurer : « Tout excédent de liquidité a vocation à être placé. Ce placement avec un rendement en taux d’intérêt ne contrarie pas nos projets, il pourra être réinjecté dans l’économie algérienne plus tard. »

Pour le banquier, cette transaction commerciale devrait même profiter aux deux pays, qui nouent une relation économique privilégiée : « De cette manière, l’Algérie renouvelle sa confiance dans les capacités économiques de la Tunisie, qui reste son premier partenaire commercial dans la sous-région africaine et maghrébine. L’Algérie a tout intérêt à dynamiser l’économie tunisienne à travers ce placement car il y aura un retour sur investissement ».

Un point de vue partagé par le politologue Mansour Kedidir, qui voit dans l’incompréhension occasionnée par ce dépôt de garantie un « défaut de communication », estimant qu’il y a eu « un manque de pédagogie de la part du gouvernement pour expliquer le sens de cette décision ».

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