Diplomatie

Israël-Palestine : « Un plan de paix ne pourra pas se réaliser sans la participation des pays arabes »

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Mahmoud Abbas prend la parole à Ramallah, le 22 janvier 2020.

Mahmoud Abbas prend la parole à Ramallah, le 22 janvier 2020. © Majdi Mohammed/AP/SIPA

Chercheure au CNRS (CERI-Sciences Po), Stéphanie Latte Abdallah décrypte les enjeux entourant la proposition du président américain Donald Trump pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Et souligne l’influence qu’elle pourrait avoir sur les modes d’action de la lutte palestinienne.

Le 28 janvier dernier, Donald Trump dévoilait son plan pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Unanimement rejetée par les Palestiniens, cette stratégie entérine, entre autres, l’annexion de  plus de 130 colonies israéliennes et de la vallée du Jourdain en Cisjordanie, en échange de la promesse de la création d’un État palestinien et d’investissements économiques.

Pour Stéphanie Latte Abdallah, chercheure au CNRS (CERI-Sciences Po), cette proposition américaine pourrait redessiner les contours de la lutte palestinienne. Explications.

Jeune Afrique : Comment la population palestinienne a-t-elle accueilli l’annonce du « plan de paix » pour le Proche-Orient de Donald Trump ?

Stéphanie Latte Abdallah : Sans grande surprise, car les Palestiniens s’y attendaient. L’administration Trump avait déjà montré très clairement dans quelle direction elle voulait aller par toute une série de décisions telles que le déménagement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en 2019, la reconnaissance de l’annexion israélienne du Golan, ou encore l’arrêt du financement de l’Office de secours des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa).

D’ailleurs, s’il y a eu des manifestations dans les territoires palestiniens, elles n’ont pas pris une ampleur folle. Personne ne pense que ce plan, qui bafoue le droit international, a une chance de se concrétiser. Même si les réactions de la communauté internationale à toutes les annexions opérées précédemment par Israël ont été faibles.

De quelle manière cette nouvelle annonce des États-Unis peut-elle reconfigurer la lutte palestinienne ?

Elle pourrait renforcer un changement de paradigme déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. Un nombre croissant de Palestiniens ne croient plus en la solution des deux États. Ils défendent l’idée d’un seul État au sein duquel ils revendiqueraient, au moyen de modes d’action non violents, les mêmes droits que les Israéliens. C’est une tendance forte, qui concerne environ un quart de la population.

Elle s’inspire de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis et du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud. La campagne « Boycott, désinvestissement et sanctions » (BDS), qui promeut les boycotts économiques, politiques, culturels et académiques d’Israël, est d’ailleurs considérée comme la seule vraie réussite de ces dernières années.

Pourtant, l’autorité palestinienne reste sur une ligne internationale, basée sur la reconnaissance de deux États sur base des frontières de 1967…

C’est la voie défendue par Mahmoud Abbas jusque-là, à travers la demande d’une reconnaissance internationale de la Palestine auprès des instances onusiennes, et l’introduction, dernièrement, de plaintes à la Cour pénale internationale.

Le recours aux institutions internationales et aux acteurs de la région reste important, car ces démarches peuvent porter leurs fruits. D’ailleurs, la Ligue arabe et l’Organisation de la coopération islamique (OCI) ont formellement rejeté le plan de Trump.

Du côté des Nations unies, la résolution votée au Conseil de sécurité en 2016 peut être un levier intéressant. Elle réitère en effet l’illégalité des colonies et pose le principe d’un traitement différencié entre les colonies et le territoire israélien. Ce qui suppose de ne pas acheter les produits en provenance des colonies.

Le président palestinien Mahmoud Abbas.

Le président palestinien Mahmoud Abbas. © Fadi Arouri/AP/SIPA

L’annonce du plan a contribué à rapprocher les autorités de Ramallah et de Gaza

Mahmoud Abbas parle aussi de rompre la coopération sécuritaire avec Israël. Cela vous semble-t-il réalisable ?

La population palestinienne y est depuis longtemps favorable. D’ailleurs, l’Autorité palestinienne est très décriée pour ne pas l’avoir déjà fait. Les annonces précédentes n’ont jamais été suivies d’effets, mais la situation est plus critique aujourd’hui.

Cette rupture représente une ligne rouge pour Israël, qui devra alors investir des moyens militaires et de renseignements supplémentaires. Par ailleurs, elle pose un problème à l’Autorité palestinienne car la coopération avec Israël lui permet de gérer l’opposition politique, et tout particulièrement le Hamas. Toutefois, il convient de noter que l’annonce du plan a contribué à rapprocher les autorités de Ramallah et de Gaza.

Il est donc difficile de savoir ce que fera Mahmoud Abbas. Mais, quoi qu’il en soit, je ne crois pas qu’il cessera cette coopération sécuritaire avant d’avoir été au bout de ses démarches diplomatiques régionales et internationales. Cela risquerait de signer la fin de l’Autorité palestinienne.

Les pays arabes semblent plus divisés qu’auparavant sur la question palestinienne. Qu’en pensez-vous ? 

C’est vrai. On est loin de 2002 et de la proposition d’Abdallah, alors prince héritier d’Arabie saoudite, d’une initiative de paix arabe. En raison des autres conflits dans la région, la cause palestinienne n’a plus la centralité qu’elle avait auparavant.

En même temps, il y a eu des positions fortes, notamment de la Jordanie qui, malgré sa forte dépendance à l’aide américaine, a menacé de rompre son traité de paix avec Israël. Le plan de Trump pourrait avoir des conséquences politiques et économiques majeures sur ce pays, car il prévoit le démantèlement de l’Unrwa. Or ce dernier gère un énorme réseau de centres de santé et d’écoles, et est le plus gros employeur du Proche-Orient (33 000 employés, quasi tous Palestiniens).

Je ne vois vraiment pas comment un plan de paix pourrait se réaliser sans la participation des pays arabes, en particulier celle de la Jordanie et de l’Égypte, qui sont frontaliers et ont toujours participé aux négociations. Mais, aussi, sans la coopération des pays du Golfe, qui sont supposés être les principaux financeurs de ce « plan de paix ».

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